30 décembre 2007
Le grand nettoyage
Les 30 et 31 décembre règne une activité fébrile dans les foyers japonais. J'ai déjà eu l'occasion de le dire, si le Nouvel An est ici une des plus grandes fêtes de l'année, il n'est toutefois pas fêté de la même manière que chez nous. Vous verrez demain, notamment, que la Saint-Sylvestre ne se déroule pas du tout dans le même esprit qu'en Occident!
Le sentiment dominant au Japon, en ces derniers jours de l'année, c'est qu'il faut faire place nette. Il faut régler toutes les affaires en cours, mettre de l'ordre, bref, faire le ménage dans sa vie afin de pouvoir tourner la page de l'année écoulée et commencer la nouvelle année dans les meilleures dispositions. Voilà pourquoi, le 30 et le 31 décembre, les balais, chiffons, têtes de loup et autres plumeaux entrent en action, car c'est le moment du Oosouji (grand ménage) ou susuharai (ramonage). Les Japonais prennent au pied de la lettre cette idée de nettoyage des restes de l'année écoulée et font donc le ménage de fond en comble. Pour l'occasion, les supermarchés consacrent des rayons spéciaux aux produits et ustensiles ménagers nécessaires à l'opération:
Je dis les Japonais, je devrais plutôt dire les Japonaises, car les hommes ne participent pas tellement aux tâches ménagères ici... Pourtant, au rayon spécial "grand ménage" du supermarché, il y avait ce prospectus:
Ce dépliant publicitaire pour une marque de produits ménagers offre un calendrier du mois de décembre sur lequel sont encadrés les jours du grand ménage. Il met, sans détour, le mâle nippon face à ses responsabilités ménagères. En effet, ce sont les deux derniers week-ends de décembre qui ont été choisis pour le grand ménage, sans doute pour profiter de la présence de Monsieur. C'est d'ailleurs Monsieur et son fils, enthousiastes d'ailleurs, qui figurent dans le cadre, et ils ont revêtu pour l'occasion le tablier indispensable au ménage dans tout foyer japonais. Plus moyen de se dérober!
Qu'est-ce que vous faites de plus par rapport au ménage habituel? ai-je demandé à mes élèves. Je lave tous les rideaux et je fais toutes les vitres, me dit l'une. On décroche toutes les moustiquaires et on les nettoie, me dit l'autre. Je nettoie la salle de bains à fond, m'explique la troisième. Ici, je dois préciser que ça ne signifie pas qu'elle ne fait pas le ménage dans sa salle de bains d'habitude, mais il faut avoir vu une salle de bains japonaise pour comprendre. En général, la partie où se trouve la baignoire est séparée du reste et constitue une pièce à part, constituant une sorte de grande cabine dont les parois et le plafond sont en plastique, avec une évacuation d'eau dans le sol. En effet, au Japon, on se douche à l'extérieur de la baignoire en se lavant, et une fois propre, on s'immerge dans la baignoire. Cette digression me paraissait nécessaire pour vous expliquer que ce n'est pas sale chez mon élève, mais qu'au moment du grand ménage elle nettoie sans doute en plus les parois et le plafond de la partie "baignoire" de sa salle de bains.
Une fois que tout est briqué, astiqué, bref purifié pour la nouvelle année, on installe les décorations dites Kadomatsu. Il s'agit de présentations qui contiennent généralement les trois plantes symboliques de la nouvelle année: bambou, pin et fleurs d'ume (abricotier-prunier japonais). Le bambou, comme notre roseau, symbolise à la fois la souplesse et la robustesse, puisqu'il plie mais ne rompt pas, le pin, avec ses aiguilles persistantes, est synonyme de constance, et la fleur de prunier représente le renouveau. Il ne faut pas oublier qu'avant 1873, c'est le calendrier chinois qui était en vigueur au Japon et que l'année commençait donc entre la fin janvier et la mi-février, donc beaucoup plus près du début du printemps et de la floraison des ume. J'avais consacré un article au prunier japonais, l'ume, au tout début de ce blog...
Les kadomatsu se placent normalement de part et d'autre de la porte d'entrée. Elles y restent en général jusqu'au 14 janvier. Les hôtels et les grands magasins peuvent se permettre des kadomatsu imposants, comme ceux-ci:
Actuellement, il fait un peu froid pour les fleurs d'ume, et les kadomatsu entièrement naturels, comme sur la photo, sont composés, outre le bambou et le pin, de branches avec des baies colorées et de choux décoratifs à la base, qui supportent mieux les températures extérieures.
En cette saison, pour les fleurs d'ume, il faut s'accommoder du plastique! Voici mon kadomatsu:
100% plastique, 15 centimètres de haut, 105 yen au 100 yen shop... Je ne vais pas le laisser devant ma porte car il serait ridicule et on risquerait de marcher dessus, mais sur la console dans l'entrée, nous en profiterons davantage, en s'approchant bien...
Le 30 et le 31 sont également consacrés à la confection du osechi ryori, c'est-à-dire les plats qui seront mangés pendant les trois premiers jours de la nouvelle année. Compte tenu de la variété des mets dégustés, il convient de s'y prendre à l'avance. Pour l'occasion, on sortira de belles boîtes en laque à étages, qu'on appelle "jubakko" dans lesquelles seront disposées toutes les bonnes choses préparées pour la fête.
Comme vous le voyez, on ne chôme pas ici à la fin de l'année...
26 décembre 2007
Décor traditionnel
Dans les jours qui viennent, je vais beaucoup vous parler des traditions liées au Nouvel An au Japon, car elles sont extrêmement nombreuses. Comme j'ai eu maintes fois l'occasion de le dire, le Nouvel An est très important pour les Japonais. Même si c'est aussi synonyme de fête et de réjouissances, la fête ici est beaucoup plus familiale et moins "paillettes et cotillons". En outre, il y a ici une dimension spirituelle qui n'existe quasiment pas chez nous, qui n'est pas nécessairement religieuse d'ailleurs. Le Nouvel An, pour les Japonais, c'est l'occasion de tourner une page et de repartir à zéro au début de l'année. C'est important de le savoir, car on retrouve cette idée de nouveau départ dans toutes les coutumes qui sont observées pendant les festivités du Nouvel An.
A l'occasion des fêtes du Nouvel An, les Japonais décorent leur maison et leur entrée avec des décorations traditionnelles, faites de paille de riz. Il y a plusieurs types de décorations, certaines sont destinées à être suspendues, d'autres placées de part et d'autre de la porte. Les décorations qu'on suspend s'appellent shimekazari, et ce sont en fait des décorations en paille tressée, décorées d'un ruban de papier plié et de différents objets soit censés porter chance, soit symboliques du Nouvel An.
Le shimekazari ci-dessus est décoré d'une daurade (si, si!), car le nom de ce poisson en japonais, "tai", est associé au mot "medetai" qui signifie "de bon augure". En outre, il est décoré d'un ruban de papier plié qui a une signification religieuse dans le shintoisme. On retrouve ces bandes de papiers pliées dans tous les sanctuaires shinto, et elles marquent des endroits sacrés. En fait, cette décoration a aussi pour fonction de purifier la maison avant le passage à la nouvelle année et d'éloigner les mauvais esprits.
D'autres décorations sont associés à la fête du Nouvel An, elle peuvent être décorées d'objets représentant les jeux traditionnels des enfants à cette époque, comme le cerf volant ou des raquettes en bois, et aussi des plantes associées à cette période de fête: le bambou, le pin et la fleur de prunier, dont je vous reparlerai...
Mes petites décorations ont été achetées au magasin à 100 yens, pour faire un souvenir, mais on trouve dans les grands magasins de très belles décorations faites à la main qui peuvent coûter très cher...
18 décembre 2007
Piler le riz
Ces jours qui viennent, je vais vous parler assez souvent des traditions du Nouvel An au Japon. Il faut dire qu'elles sont tellement nombreuses qu'il va me falloir plusieurs jours pour en faire le tour.
Les Japonais aiment bien manger, et beaucoup de plats sont associés à une fête ou à une saison données. Ainsi, pas de Nouvel An sans mochi. Qu'est-ce que c'est? Comme c'est souvent le cas dans les traditions populaires japonaises, rien de très sophistiqué (ce n'est nullement un jugement de valeur) mais porteur, en revanche, d'une symbolique très forte. Le mochi, c'est une pâte de riz compacte, obtenue en pilant du riz cuit dans un mortier, qu'on appelle usu, avec un pilon (kine). On utilise un riz spécial mochi, que l'on fait cuire et qu'on pile ensuite en rajoutant un peu d'eau à intervalles réguliers, quand la bouillie commence à former une masse.
Le "mochi-tsuki", préparation du mochi au mortier, donne lieu à de grandes réjouissances. Souvent, les écoles ou les clubs de sport organisent, avant la fin de l'année, une cérémonie au cours de laquelle les enfants peuvent se relayer pour piler le riz. C'est aussi le cas dans certains villages, dans des sanctuaires, ou d'autres établissements publics où les gens se réunissent pour préparer ensemble le mochi. La préparation peut aussi se faire en famille, mais il semble que ce soit de plus en plus rare... Le mochi est symbolique parce qu'il est fait uniquement de riz qui, jusqu'à il y a peu, était la base de la nourriture au Japon.
Sur ces images, la dame au chapeau rajoute un peu d'eau entre les coups de pilon, pour que la masse prenne et devienne bien collante. Oui, c'est un poste à risque, elle devrait porter un casque.
On trouve du mochi toute l'année, sous forme de boulettes enfilées sur une brochette, en cubes, saupoudré de sucre glace, par exemple. Selon moi, c'est assez insipide et étouffe-chrétien, mais j'ai rencontré des Occidentaux qui aiment bien ça.
Avec le mochi du Nouvel An, on fait notamment des kagami mochi. Le kagami mochi est composé de deux boules de mochi aplaties et posées l'une sur l'autre, celle du dessous étant un peu plus grande que celle du dessus. L'ensemble est surmonté d'une sorte de mandarine qu'on appelle dadai, qui est pleine de pépins et symboliserait une nombreuse descendance (puisqu'elle contient beaucoup de petites graines!). Le kagami mochi est posé sur un petit socle, et il va constituer une offrande pour le Toshigami, le dieu de la nouvelle année, lorsque celui-ci arrivera dans la maison. Symbolique toujours, car ce qu'on demandait au Toshigami, c'était avant tout une bonne récolte de riz. De nos jours, la tradition se perpétue, et même si peu de familles font encore leur mochi, je pense que pratiquement tout le monde place un kagami mochi dans sa maison, si j'en juge par les montagnes de kagami-mochi industriels qui sont présentés dans les magasins depuis une ou deux semaines!
Cette année, uniquement pour vous, j'en ai acheté un. C'est un petit modèle, mais je ne crois pas qu'on se battra pour avoir ce qu'il y a à l'intérieur, et puis ça nous fait une petite décoration japonaise. En fait, c'est une coque en plastique et à l'intérieur on trouve deux barres de mochi emballées dans des sachets individuels. Pour un prix dérisoire, il y avait même la mandarine en plastique et le petit paravent doré avec l'éventail à mettre derrière! Il existe de gros modèles, de plus d'un kilo, taille familiale en quelque sorte...
Selon la tradition, le kagami mochi doit être rompu et non coupé et mangé le 11 janvier, soit dans une soupe sucrée de haricots (shiruko) ou dans une soupe de légumes (o-zoni). En fait, pendant les festivités du Nouvel An, les Japonais mangent beaucoup de mochi. Et tous les ans, paradoxalement, on déplore deux ou trois décès de personnes âgées qui, dans leur empressement à déguster cette friandise, passent de vie à trépas en s'étouffant avec la redoutable pâte collante...
12 décembre 2007
Réveillon
Au Japon, le Nouvel An est une des périodes de fête les plus importantes de l'année. Noël n'a ici qu'un caractère anecdotique, car la grande affaire, pour les Japonais, c'est o-shogatsu, le Nouvel An. Trois jours fériés lui sont officiellement consacrés, les 1er, 2 et 3 janvier, qu'on appelle Shogatsu sanganichi. En fait, selon le calendrier lunaire chinois traditionnel, la période du Nouvel An s'étendait sur une période de quinze jours très riche en événements. L'année commençait plutôt au début du printemps, comme c'est encore le cas en Chine. Cependant, en 1873, le Japon a adopté le calendrier grégorien. Le Nouvel an japonais a donc lieu le 1er janvier, comme en Occident, mais les Japonais continuent à observer, pour la plupart, les coutumes de l'ancien calendrier, et il se passe donc beaucoup de choses entre le 1er et le 15 janvier, et j'aurai l'occasion de vous en reparler.
La première tradition dont je vais vous parler, c'est celle des "osechi ryori", c'est-à-dire les plats servis au Nouvel an. Ici, contrairement à chez nous, ce n'est pas le dernier jour de l'année qui importe, mais les premiers. Il n'y a donc pas de réveillon au Japon mais, si on ne festoie pas le 31, on se rattrape du 1er au 3 janvier!
Dans le passé, puisque tout était fermé pendant les trois premiers jours de l'année, les ménagères préparaient plusieurs plats qui pouvaient se conserver pendant trois jours de sorte que la subsistance de la famille soit assurée pendant cette période d'inactivité. Aujourd'hui, au moins dans les grandes villes, beaucoup de magasins ne ferment que le jour du 1er janvier, et encore, mais la tradition des plats préparés pour trois jours persiste. Dans certaines familles, les maîtresses de maison passent le 30 et le 31 décembre à préparer en abondance des mets traditionnels qu'elle placeront dans des boîtes en laque à trois étages appelées "jubakko", et ce sont ces plats, véritables bento de luxe, qui seront dégustés par la famille pendant les trois jours fériés. Mais on peut aussi commander les osechi ryori dans un grand magasin ou dans un restaurant. Les catalogues d'osechi ryori sont disponibles dès la mi-novembre.
A cette occasion, les grands magasins installent, dans leur rayon alimentation, de gigantesques présentoirs où sont exposées des reproductions des boîtes figurant au catalogue. Pour que les acheteurs puissent se faire une idée précise du contenu de la boîte, ces dernières sont garnies de modèles en résine très ressemblants:
Quand on connaît le prix de ces modèles en résine, je peux vous dire qu'il y en a pour une fortune là-dessus!
L'acheteur a évidemment la garantie que le contenu de la boîte et la présentation des mets seront identiques à ce qu'il voit sur le présentoir.
Il suffit de remplir un bon, de payer, et les osechi ryori vous sont livrés à domicile le 31 décembre.
On peut aussi emporter le catalogue pour le feuilleter à loisir et faire son choix, mais les osechi ryori les plus luxueux, confectionnés par des chefs renommés, ne sont disponibles qu'en quantité limitée et ce sont les premiers à être vendus, bien que leur prix soit très élevé.
Quand nous sommes allés commander nos osechi ryori, nous sommes allés dans plusieurs magasins (pas parce que nous ne trouvions pas, mais parce que nous n'arrivions pas à nous décider!) et, partout, les boîtes les plus chères n'étaient déjà plus disponibles. Et quand je dis les plus chères, je parle de boîtes à plus de 600 euros...pour une boîte à trois étages, certes, mais ça fait quand même cher l'étage...
En ce qui nous concerne, il en restait assez pour que nous puissions trouver notre bonheur.
Jeudi dernier, j'avais demandé aux élèves d'un de mes cours de préparer un petit exposé sur une des traditions du Nouvel An japonais. J'avais attribué un sujet à chacune, et l'un des sujets était les osechi ryori. Mon élève Michi s'était fort bien acquittée de sa tâche, elle avait apporté des catalogues et une "jubakko" en laque pour illustrer ses propos. J'ai éprouvé une grande satisfaction à l'écouter s'exprimer en français. En outre, elle m'a appris beaucoup de choses que j'ignorais totalement, et notamment que la plupart des mets qui sont dans les osechi ryori ont une forte valeur symbolique. Rien n'est là par hasard, et pratiquement tous les plats traditionnels ont une signification.
Dans les osechi ryori, on doit traditionnellement mettre ce qu'on appelle mitsuzakana, c'est-à-dire un trio pratiquement indissociable: le kazunoko, oeufs de hareng marinés dans le dashi et le sake de cusine, car il assure une longue descendance; le tazukuri, petites sardines séchées sautées puis assaisonnées, car il garantit des récoltes abondantes, et les haricots noirs, kuromame, qui assurent une bonne santé. Beaucoup de préparations entrant dans la composition de la boîte sont de couleur jaune, associée à l'or et donc à la prospérité. Très souvent, on trouve aussi dans les osechi ryori du kurikinton, préparation à base de patates douces et de marrons, qui a lui aussi une belle couleur or et apporte la richesse. Les crevettes symbolisent la longévité...pourquoi? Parce qu'elles sont complètement courbées, comme une personne très âgée (surtout au Japon où le régime alimentaire, du moins jusqu'à l'après-guerre, était assez pauvre en calcium). Quant aux racines de lotus, on leur prête la capacité de permettre à celui qui regarde à travers de voir l'avenir.
Sur mes trois élèves, une va acheter la plupart des plats mais elle préparera elle-même les haricots noirs et le kurikinton. Les deux autres vont tout préparer elles-mêmes, l'une avec sa mère qui vit chez elle (comme c'est souvent le cas au Japon), et l'autre toute seule. Elle fait cela tous les ans, commence le 30 décembre dans l'après-midi et y consacre toute la journée du 31. Toutes les deux vont préparer des plats pour cinq personnes et pour trois jours!
Une fois de plus, nous sommes étonnés de constater à quel point les traditions restent vivantes au Japon. Dans un pays aussi industrialisé et aussi moderne, c'est toujours surprenant de voir comment les coutumes ancestrales et les fêtes traditionnelles restent ancrées dans le quotidien. Jusqu'à quand? Les changements s'accélèrent, comme chez nous... Michi me dit qu'elle ne met pas que des plats traditionnels dans ses osechi ryori, pour ses deux ados, elle est obligée de prévoir des plats plus occidentaux comme du jambon fumé ou du salami parce qu'autrement, ils ne mangeraient pas grand-chose...
05 décembre 2007
Promenade au temps jadis
Je ne vous parle pas souvent de Nagoya, qui ne présente pas un grand intérêt. Quatrième ville du Japon (après Tokyo, Yokohama et Osaka), c'est une grande ville industrielle assez laide, volontiers qualifiée de "très conservatrice" par les Japonais qui n'en sont pas originaires. La malheureuse cité a des circonstances atténuantes, quasiment rasée en 1945, à l'époque où l'aviation américaine ne faisait pas encore dans les frappes chirurgicales, elle a été reconstruite après la guerre et a connu depuis lors un développement incessant qui ne laisse pas beaucoup de place aux considérations esthétiques et urbanistiques, il faut bien l'avouer.
Néanmoins, Nagoya s'enorgueillit d'un glorieux passé puisqu'elle est le berceau du clan Tokugawa. La puissante famille Tokugawa est demeurée célèbre dans l'histoire du Japon car son plus illustre représentant, Tokugawa Ieyasu, est devenu en 1603 le premier shogun d'un Japon enfin unifié et débarrassé des guerres de clans. S'est alors ouverte pour le pays une ère de stabilité, mais aussi d'isolement total, connue sous le nom d'époque Edo.
Nagoya a consacré aux Tokugawa un musée qui présente, dans des pièces conçues pour recréer le cadre de l'époque, de nombreux objets ayant appartenu à la famille, des armes évidemment, mais aussi des poteries et boîtes précieuses pour la cérémonie du thé, ainsi que des boîtes en laque maki-e du treizième siècle dans un état de conservation assez stupéfiant.
Cependant, la fierté du musée Tokugawa de Nagoya, ce sont des parties de rouleaux de la plus ancienne version illustrée existante du "Genji monogatari", le "Dit du Genji" en français. Le "Dit du Genji" est considéré comme une pièce maîtresse de la littérature japonaise mais aussi comme un monument de la littérature mondiale. Ecrit par une femme vers 1008 (ça ne nous rajeunit pas), "ce n'est pas une histoire", dit son traducteur français, René Sieffert, mais "un climat, une atmosphère, un état d'âme, le parfum d'un prunier en fleurs ou les accords d'une cithare". Le récit s'étend sur près de 70 ans et fait intervenir quelque 430 personnages... Récit des aventures galantes du "radieux prince Genji", peinture détaillée de la vie à la cour impériale japonaise au XIe siècle, cet ouvrage est également considéré comme le premier roman psychologique de tous les temps. Les étudiants de japonais à travers le monde n'ont aucune chance d'échapper au "Genji monogatari". Il est difficile de savoir sous quelle forme le roman est paru au XIe siècle, mais ce qui est sûr, c'est qu'au XII e siècle, la cour impériale a commandé une version illustrée sur rouleaux de l'oeuvre, et ce sont des parties de ces rouleaux, c'est-à-dire la plus ancienne version existante du roman, que possède le musée Tokugawa. Il existe de très nombreuses autres versions ultérieures, des copies faites au XIVe siècle, par exemple, qui ont aussi une très grande valeur et se trouvent également au musée puisqu'elles appartenaient à la famille Tokugawa. Mais seuls les rouleaux du XIIe siècle ont le statut de "Trésor national"... pour comparaison, cela date de quatre siècles avant les incunables de la Bibliothèque nationale. Les rouleaux d'origine sont trop fragiles pour être exposés autrement que pendant de très brèves périodes.
Il y a quelques années, le musée a confié à cinq artistes la mission de reproduire les illustrations des rouleaux d'origine. Ce travail est désormais terminé, et le musée a organisé une exposition spéciale, qui montre des copies des rouleaux d'origine et les reproductions faites au XXI e siècle, en utilisant des techniques modernes d'analyse du dessin, ce qui a permis de mettre au jour des détails insoupconnés, mais en ayant recours tout de même aux couleurs employées à l'époque. Et, cerise sur le gâteau, le musée expose aussi, à cette occasion, les fameux originaux des inestimables rouleaux, fort bien conservés pour leur âge.
On voit ici comment les détails estompés par la patine du temps réapparaissent, motifs des robes ou pétales de l'arbre en fleurs.
Ici, c'est tout l'arbre en bas à droite qui sort de l'ombre où les siècles l'avaient plongé.
Effectivement, admirer les illustrations du Dit du Genji, c'est faire toute une promenade dans un monde de rideaux frémissants, de secrets échangés derrière des paravents, des portes coulissantes entrebaillées, toute l'ambiance dont parle si bien René Sieffert. Si j'étais un peu sceptique au début de l'exposition, j'en suis ressortie séduite.
La visite s'est terminée par le jardin du musée, recréé en ...2004.
Heureusement, ils ont pu compter sur les arbres existants, c'est apparemment pour créer un lac, une rivière et une cascade que les travaux ont été les plus importants.
Pour finir, une belle azalée (d'automne??) en pleine floraison actuellement...
30 novembre 2007
Merci patron
Depuis quelques semaines, dans les espaces consacrés à "l'animation saisonnière" des supermarchés et des grands magasins, ont été installés de grands présentoirs chargés de beaux coffrets exposés ouverts afin que les clients puissent faire leur choix. Ces rayons occupent pas mal de place, et sur le côté se trouve un petit comptoir où les employés attendent au garde-à-vous, devant une pile de fiches et de formulaires. Les clients pressés peuvent aussi emporter le catalogue, comme je l'ai fait.
Il s'agit du rayon d'"oseibo", qui signifie cadeaux de fin d'année, mais cela n'a rien à voir avec nos cadeaux de Noël. Il y a deux périodes de l'année au Japon où on offre ce type de cadeaux, à la fin de l'année (c'est la signification du terme "oseibo", ainsi qu'en milieu d'année, vers la fin juin. Autrefois, ces cadeaux étaient offerts aux parents, pour les remercier de leurs soins, et aux supérieurs, pour leur marquer sa déférence. L'usage persiste, notamment dans la génération des gens de cinquante ans et plus, qui ne manquent pas d'envoyer un "oseibo" à leur patron. Aujourd'hui, on en envoie aussi à des amis, ou à des professeurs qui donnent des cours particuliers aux enfants, par exemple. Cependant, il semble que les jeunes générations boudent un peu cette tradition.
Dans le passé, les cadeaux envoyés pour oseibo étaient souvent de la nourriture, car le Japon était tout de même un pays rural où les paysans envoyaient le produit de leur travail au propriétaire de leurs terres. Cette coutume a également perduré, car les coffrets d'oseibo sont majoritairement remplis de nourriture.
Non, M. Sakamoto ne vous a pas envoyé un vulgaire paquet de nouilles, mais un beau coffret contenant un assortiment de soba ou de udon. L'amie japonaise qui m'a donné la plupart des informations pour cet article a été très claire: ce sont des aliments vraiment courants que l'on envoie pour oseibo, de ceux que l'on trouve dans toutes les cuisines japonaises, comme le soja et le miso, ici en coffret cadeau:
Le nori, me dit-elle, a aussi les faveurs des acheteurs, on en trouve de multiples coffrets, dans de belles boîtes métalliques par exemple.
Bien évidemment, le magasin où l'on commande ses oseibo se charge de l'emballage et de la livraison au destinataire. C'est à ça que servent les employés au garde-à-vous. Avec le progrès, et l'avènement des transports frigorifiques, on peut aussi envoyer des produits frais pour oseibo, tels que du poisson:
ou des fruits et des légumes. Tout de même, je me demande quelle tête je ferais si je recevais ce cageot de pommes de terre et d'oignons, fussent-ils issus de l'agriculture biologique, comme l'indique le catalogue...
Pour faire descendre tout ça, un petit jus de fruit? En voici quelques coffrets, mais on peut aussi envoyer du café, du thé et bien sûr, de la bière et du sake.
Articles d'usage courant, donc. Effectivement, un présentoir entier est consacré ... aux produits d'entretien:
Finalement, entre les pommes de terre et le coffret lessive et assouplissant, je ne sais pas ce que je préférerais.
Attention, toutefois. On peut se réjouir de l'aubaine en se disant qu'il va être inutile de faire les courses pendant plusieurs jours. Or, les cadeaux d'oseibo, comme tous les cadeaux au Japon, appellent un cadeau en retour! C'est-à-dire qu'on est obligé de renvoyer un cadeau aux gens qui vous ont honoré. Certaines personnes se livrent à de savantes estimations concernant les cadeaux qu'elles sont susceptibles de recevoir pour pouvoir commander à l'avance les cadeaux qu'elles feront en retour... En effet, il est préférable que les cadeaux d'oseibo soient envoyés avant le 20 décembre. D'après mon amie, c'est cette réciprocité obligatoire qui explique la réticence des jeunes générations, vis-à-vis de leur supérieur au bureau, par exemple, à leurs débuts dans l'entreprise, ils préfèrent ne pas lancer le processus, car ensuite, c'est une spirale sans fin...
26 novembre 2007
Fin du week-end
Pendant ce week-end de trois jours, le temps a été radieux, bien au-delà des espérances qu'avait pu nous donner la météo. Frais le matin, mais des températures très douces ensuite au soleil, et un ciel sans nuage.
Après Tajimi, nous avons fait une escapade à Kyoto. L'un des mérites de Nagoya est en effet de n'être située qu'à 36 minutes de Kyoto en Shinkansen. Le Shinkansen, c'est comme le TGV, en plus spacieux, plus ponctuel et sans les grèves. Par exemple, le Shinkansen ne s'arrête jamais "en pleine voie", sauf s'il y a un tremblement de terre ou un typhon. Quoi qu'il en soit, ça va très vite.
J'ai, dans ma collection de guides, un ouvrage qui dit qu'il faudrait consacrer au moins trois semaines à Kyoto si on veut en voir l'essentiel. Au début, je ricanais sottement devant cette exagération. Aujourd'hui, je pense qu'il faudrait plutôt davantage, mais enfin... Je plains les pauvres touristes que l'on trimbale du Pavillon d'or au Pavillon d'argent avec une brève halte au Palais impérial et un passage éclair à Kyomizu-dera, un peu comme les Japonais qui font Paris, Londres et Rome en cinq jours...
Comme nous avons la chance d'être tout près, à chacune de nos visites, nous pouvons nous permettre de découvrir un endroit différent, ou au contraire de retourner sur des lieux qui nous ont séduits. Ce week-end, nous avions jeté notre dévolu sur le Ryoan-ji, un temple que je connaissais déjà, mais pas mon mari. C'est un temple bouddhiste zen et c'est là que se trouve un des jardins zen les plus connus du Japon, mais aussi le plus énigmatique, celui qui comporte quinze rochers que l'on ne peut jamais voir dans leur totalité, d'où que ce soit... Mais le Ryoan-ji possède aussi un magnifique parc :
avec d'innombrables essences d'arbres autour d'un charmant étang.
Bien sûr, les érables y flamboient, ce qui n'était pas étranger à notre choix.
Cependant, nous avions une autre motivation: un déjeuner de tofu dans le restaurant zen du temple, situé lui aussi dans un cadre enchanteur.
Inutile de me dire que vous n'aimez pas le tofu, je ne vous répondrai même pas. Mook est dispensée, je sais qu'elle l'aime!
Il est temps de quitter ce havre de paix pour prendre d'assaut un bus bondé et traverser toute la ville pour aller au Kodai-ji, un temple que nous ne connaissions pas (c'est possible ça? s'étonne notre fils qui n'était bien évidemment pas du voyage).
Oui, c'est possible, et il y en a encore d'autres, mais celui-là valait la visite.
Le jardin est à flanc de colline et le chemin flâne, entre un pavillon et un étang, offrant des perspectives inédites,
toits entraperçus à travers les feuillages,
escaliers couverts reliant deux bâtiments,
pavillon de thé isolé...
Mais l'heure tourne et comme chacun sait, le Shinkansen est toujours à l'heure. Le bus, lui, doit se frayer un chemin parmi les embouteillages et la journée se termine par une course effrénée à travers la gare, où nous sauterons dans notre train juste avant qu'il ne démarre...
24 novembre 2007
Soba
Hier, nouveau jour férié. Je ne sais plus très bien en l'honneur de quoi l'on chômait, mais en revanche je savais que s'il faisait beau, ce serait un jour chargé en embouteillages, car c'est la pleine saison des érables. Il fallait donc que nous nous trouvions un but d'excursion pas trop éloigné, où l'on puisse éventuellement voir des érables, mais qui ne soit surtout pas réputé pour ça. Nous avons donc décidé de suivre le cours de la rivière en direction de Tajimi, dans la préfecture de Gifu, et d'aller déjeuner au restaurant Totoya.
Contrairement à de nombreux restaurants au Japon, Totoya n'est pas au bord de la route. Totoya n'a nullement besoin d'une situation qui lui assurerait le bénéfice de la clientèle de passage, car sa réputation n'est plus à faire, et on y vient de très loin pour y manger. Pour atteindre le restaurant, il faut prendre une toute petite route qui ne mène qu'à une clairière, parmi les érables et les bambous,
car c'est là que se trouve Totoya, auprès d'un étang qu'on franchit par un petit pont de bois.
Bancs de bois sous les érables invitant à la rêverie, boutique vendant les céramiques des innombrables poteries des environs construite autour d'un vieux cerisier pour lequel on a percé le toit, détails charmants pour enchanter le visiteur, Totoya est en harmonie avec la nature qui l'entoure.
Mais pourquoi vient-on de si loin pour manger chez Totoya? Des soba. Les soba, ce sont des nouilles faites à partir de farine de sarrasin. Il existe plusieurs types de nouilles au Japon, les udon qui sont blanches et épaisses, les ramen qui sont plutôt des nouilles chinoises, jaunes, et les soba, typiquement japonaises, grises à cause de la farine utilisée. Évidemment, on trouve des soba partout, y compris dans les supermarchés, mais quand on connaît un bon restaurant spécialisé, qui fait ses soba à la main, on n'hésite pas à faire des kilomètres et à attendre une demi-heure pour manger! Et c'est le cas de Totoya. Le restaurant ne fait QUE des soba, et pas d'autres nouilles. Elles sont faites sur place:
Ici, évidemment, c'était terminé, car les nouilles ont été faites le matin. D'ailleurs, chez Totoya, c'est simple: les nouilles sont préparées tous les jours, dans la matinée, on les sert à midi, tant qu'il y en a, quand il n'y en a plus, le restaurant ferme.
Ce n'est rien de dire que les soba sont faites à la main: la pâte est étendue sur un linge (en fait, elle est placée entre deux toiles étendues par terre et piétinée, protégée par la toile du dessus, pour l'amincir et l'étendre) et ensuite, elle est pliée et repliée puis coupée au hachoir :
Et voilà les soba:
Totoya fait dans la "belle" simplicité, intérieur en bois, matières naturelles, tables basses et coussins. Pour les soba aussi, le restaurant sublime la simplicité, car on pourrait penser que des nouilles à la farine grise, ça n'a vraiment rien d'extraordinaire. Ce serait compter sans cette capacité qu'ont les Japonais de porter à la quasi-perfection les choses les plus simples. Chez Totoya, les soba ont un goût qu'elles n'ont nulle part ailleurs...
Tout ici vous incite à vous réjouir des choses simples: sur notre table, un intéressant reflet des érables à l'extérieur...
Et voici notre plat: les soba dans leur bouillon, accompagnées d'une tempura croustillante à souhait, et d'un thé de sarrasin. Le restaurant n'utilise que de la vaisselle provenant des poteries environnantes, de ces étonnantes céramiques japonaises toujours dépareillées et toujours assorties.
Pour être tout-à-fait complète, je dois vous préciser aussi, que comme tout restaurant de soba qui se respecte, on vous apporte ensuite un pichet en laque rouge qui contient l'eau de cuisson des soba, que l'on ajoute à la fin de son bouillon et que l'on boit avec délectation...un grand moment de bonheur et de simplicité.
20 novembre 2007
Double dose
Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais le message d'aujourd'hui est doublement japonais. Pourquoi? D'une part, parce que c'est un message de saison, dans la plus pure tradition japonaise et, d'autre part, parce qu'il est consacré à un arbre et à un fruit typiquement japonais.
Au Japon, on parle beaucoup des saisons. Il est d'usage de les respecter les saisons et de bien profiter de ce que chacune d'entre elles a à offrir. Les Japonais, d'ailleurs, disent volontiers qu'il y a cinq saisons au Japon, le printemps, la saison des pluies, l'été, l'automne et l'hiver. Les saisons me paraissent effectivement beaucoup plus marquées que chez nous, et c'est vrai que c'est agréable de profiter d'un vrai printemps, sans passer directement de l'hiver à l'été ou, certaines années, à une saison qui se confond avec l'automne. Justement l'automne, au Japon, est une véritable - et magnifique - saison. Chaque saison a ses symboles, ses fleurs, ses activités, et bien sûr, ses plats.
En japonais, quand on écrit à quelqu'un, il est de bon ton de commencer par quelques considérations sur la saison: "c'est le printemps, j'espère que vous profitez bien des cerisiers en fleurs; c'est l'automne, j'espère que vous appréciez les feuillages; c'est l'été, j'espère que vous vous mettez bien à l'ombre par ces fortes chaleurs; j'espère que vous vous couvrez bien car c'est l'hiver". Je ne plaisante pas, avant de me mettre à rédiger ce message, j'ai reçu un mail charmant de la société à qui je loue ma voiture, libellé ainsi: "Bonjour, c'est la société Untel, nous espérons que vous profitez bien des couleurs d'automne. Pourriez-vous nous indiquer la date qui vous convient le mieux pour la révision de votre véhicule?".
L'automne, c'est la saison des érables, des châtaignes, des champignons et de ces fruits orange, assez peu connus chez nous, qu'on appelle des kakis. Voici donc un message doublement dans le ton puisqu'il vous parle des joies de la saison, et des kakis.
Pour commencer, la minute linguistico-culturelle: le mot kaki est ...japonais. Et si le kaki est orange, c'est parce que le mot qui désigne le fruit n'a rien à voir avec celui qui désigne la couleur kaki. Ces deux mots, homonymes en français, ont des origines totalement différentes : pour le fruit, le mot kaki vient directement du japonais, sans modification. L'anglais, lui, appelle ce fruit "persimmon" et n'a pas retenu le mot japonais. En revanche, le mot kaki utilisé en français pour désigner une couleur vert-brun vient de l'anglais khaki, qui l'a lui-même emprunté à l'urdu, langue dans laquelle il signifie poussière, terre.
Venons-en vite à nos kakis. Le kaki est le fruit du ...plaqueminier, un arbre d'origine asiatique, de l'est de la Chine, du Japon, les sources varient un peu. En tout cas, on en trouve partout au Japon, y compris à l'état sauvage. C'est maintenant qu'on commence à les remarquer, puisque c'est l'époque où leurs fruits mûrissent et changent de couleur.
Ici, il est un peu difficile de distinguer les fruits des feuilles roussies par l'automne, mais on a une meilleure idée ici:
D'un peu plus près, se découpant sur le ciel bleu, ou ci-dessous, en gros plan:
Mais dans quelques semaines, quand tous les fruits seront tombés, les plaqueminiers constitueront une des seules touches de couleur qui subsistera dans les jardins, avec les camélias.
Ils poussent aussi à l'état sauvage, ce qui arrange bien les oiseaux qui festoient dans les plaqueminiers à l'entrée de l'hiver.
Avant d'arriver au Japon, je connaissais déjà les kakis car il y avait plusieurs plaqueminiers dans le village de mes grands-parents, dans les Pyrénées. Seulement, personne ne savait comment manger ces fruits. Je me demande d'ailleurs toujours pour quelle raison ces arbres avaient été plantés, sans doute à une époque où on ne plantait pas un arbre pour des raisons esthétiques et où on était peu enclin au gaspillage, si en plus, on ne savait pas quoi faire des fruits.
Au Japon, il y a deux variétés de kaki, le fuyu et le hachiya. Le fuyu est une variété assez récente, dite non astringente, que l'on peut en principe manger après la cueillette. Le hachiya, variété classique, doit être consommé très mûr, pour ainsi dire blet, et on le déguste alors à la petite cuillère. Je dis en principe, parce que le kaki fuyu, frais...bof. Heureusement pour lui, c'est un fruit que je trouve magnifique:
Il a une superbe couleur orangée, une forme pleine et régulière, une peau lisse et quatre jolies petites feuilles qui forment un motif bien caractéristique à la base, là où il était attaché à l'arbre. On retrouve très souvent le kaki dans la culture populaire japonaise: plusieurs contes japonais mentionnent un plaqueminier ou des graines de kaki, de nombreuses peintures à l'encre ont pour sujet un kaki, au restaurant, en automne, on vous servira des mets dans un récipient en forme de kaki.
Au Japon, en fait, chose que j'ignorais totalement avant d'arriver, on consomme surtout les kakis séchés. En ce moment, les supermarchés vendent des cageots de kakis. Les gens qui n'ont pas de plaqueminier (voire pas de jardin du tout) les achètent, les pèlent, les enfilent sur une ficelle, et les mettent à sécher:
Eh oui, sur la corde à linge, et en plus, ça décore leur balcon.
Ici, une installation un peu plus élaborée, sous un petit abri. Il s'agissait d'une maison avec jardin, et les kakis sèchent en compagnie des oignons.
Une fois sec, le kaki prend beaucoup de saveur. Il est légèrement sucré, mais pas trop. Il existe plusieurs degrés de séchage. Bien sûr, une fois sec, le kaki a complètement perdu sa forme d'origine, mais certains fruits sont vraiment plats et secs, alors que d'autres sont encore assez rebondis, avec, à l'intérieur, une chair qui ressemble à de la confiture.
Si vous avez un plaqueminier dans votre jardin, essayez le séchage à la japonaise! Et si vous connaissez une autre façon de les manger, faites-le moi savoir.
16 novembre 2007
Sociologie
Après mûre réflexion, j'ai enfin décidé quel mot allait représenter le P dans mon album ABC Japon. Cela n'a pas été facile, car au début, parmi tous les mots qui me venaient à l'esprit, aucun ne me plaisait vraiment.
Finalement, après avoir mené à bien mon processus de réflexion, je suis satisfaite de mon choix, qui s'est porté sur le mot "puri kura". Très rapidement, voici la minute linguistique (chassez le naturel, il revient au galop...) pour vous expliquer l'origine du mot. Comme un certain nombre de mots en japonais moderne, "puri kura" vient de la juxtaposition de deux débuts de mots anglais prononcés à la japonaise. Je m'explique: ordinateur, en japonais, se dit "pasocon", contraction de "pasonaru conputa", soit personal computer. De la même manière, télécommande se dit "rimocon", qui vient tout droit de l'anglais "rimotu conturoru", pour remote control, évidemment... Pour puri kura, c'est un peu plus difficile, j'ai été bien contente de le trouver sur internet car je ne voyais pas très bien d'où ça pouvait venir. En fait, ça vient de "purinto kurabu", qui signifie, comme on ne s'y attend sans doute pas, "print club"...
Plus j'y pensais, plus l'importance ethno-sociologique du puri kura me semblait indiscutable et, à ce titre, il devait figurer dans mon album. En effet, le puri kura réalise la synthèse de la technologie japonaise, de la culture de groupe et d'une variété extrême-orientale du kitsch, à mi-chemin entre les fleurs acidulées des thermos chinois et les néons criards d'Akihabara. Le puri kura, c'est une invention éminemment japonaise: un photomaton pour groupe qui permet ensuite de retoucher et de décorer sa photo, un genre d'appareil public de scrap numérique, en quelque sorte.
Il y a toujours des puri kura dans les "game centers" qui fleurissent dans les centres commerciaux et les grands supermarchés. C'est là, dans la cacophonie des multiples bandes son provenant des innombrables machines de jeu, simulateurs, petits manèges et autres attractions, dans la lumière crue des néons et les vibrations des machines à taïko, qu'on peut se faire tirer le portrait, en groupe bien entendu, dans un puri kura.
La seule similitude avec un photomaton, c'est qu'on rentre dans la cabine, que l'appareil vous prend en photo, et qu'ensuite la photo est imprimée presque immédiatement. Mais à part ça... Comme vous le voyez, les rideaux sont nettement plus fun...
Et au lieu de se retrouver tout seul sur son petit tabouret réglable, on y va à plusieurs! Oui, le puri kura accueille les groupes et est même pourvu d'un petit gradin pour qu'on puisse faire des photos sur plusieurs rangées, tout l'intérêt de la chose étant de prendre les poses les plus délirantes possibles. Le puri kura est très populaire auprès des collégiennes, qui remplissent des albums entiers de clichés pris avec leurs copines, mais il n'y a pas de limite d'âge... bon nombre de secrétaires ou autres "office ladies" ayant dépassé la trentaine fréquentent les purikura et collent leurs petites photos sur leur agenda ou sur leur téléphone.
Faut-il préciser qu'il n'est pas question d'aller se faire faire des photos pour son passeport dans ce genre d'appareil...
Quand on est à l'intérieur, c'est quand même un peu plus compliqué que dans un photomaton, l'appareil vous offre un tas d'options en japonais, pour le fond, le nombre de poses différentes, etc. De toute façon le résultat sera "kawai". Par souci d'exactitude, je dois préciser que kawai signifie mignon et non kitsch. Il se trouve simplement que, personnellement, j'ai tendance à trouver kitsch pratiquement tout ce que les jeunes Japonaises trouvent kawai...
Ici, c'est le choix du fond, une option que nous maîtrisons assez bien maintenant.
Quand tous les clichés sont pris (on a droit à cinq ou six poses au moins), on passe aux retouches, de l'autre côté de la machine.
Chacune s'arme d'un stylet, sélectionne une photo, et se met au travail.
Le puri kura offre des possibilités infinies pour "embellir" les photos, à partir d'un stock d'ingrédients à peu près invariable: fleurs, coeurs, étoiles, bulles, strass, paillettes, diamants, déclinés dans toutes les nuances de rose, jaune, bleu et vert fluo. On peut en parsemer sa photo, faire des guirlandes, des cadres...
Pour que ce soit encore plus fun, on peut se rajouter des lunettes, des moustaches et des oreilles de Mickey, on peut évidemment écrire "Herro" ou "Best fliend" sur sa photo...
On peut aussi modifier la couleur de ses yeux, rajouter quelques coeurs avant d'imprimer....
Bref, le puri kura vous permet de passer, en groupe, un très bon moment, tout en profitant du dernier cri de la technologie nippone. C'est ainsi que, dimanche dernier, ma fille et moi avons passé vingt minutes à faire les folles dans le puri kura, pendant que notre photographe mitraillait les machines et les écrans. Sans lui, avouez que même les plus imaginatives d'entre vous auraient eu du mal à vous imaginer à quoi ça pouvait ressembler, et à concevoir que des motifs pareils puissent être imprimés sur un rideau de photomaton.
Et avec notre photo, j'ai fait une page, eh oui, ma page P, que je vous montrerai demain!





































































