Voilà, c'est dit, c'est sans doute une des dernières soirées que toi et moi passons ensemble. Après toutes ces années, j'avais un peu oublié que rien n'est éternel, surtout pas toi. Je nous imaginais vieillissant côte à côte, toi un peu moins rapide au fil des ans, moi toujours plus brouillonne, mais ensemble, cependant.

Je mentirais si je disais que notre relation a toujours été idyllique. Il faut le reconnaître, nous ne nous comprenions pas toujours. Souvent, je n'étais pas capable de déchiffrer les messages que tu m'envoyais. J'ai accepté tes exigences, ton intransigeance, la façon dont tu défendais jalousement tes prérogatives, à cause de ce que tu m'offrais en retour. Et avec le recul, ces petits conflits entre nous me semblent bien dérisoires et je regrette déjà nos tête-à-tête parfois orageux.

Certes, il te fallait un transformateur à cause de ta prise et de ta tension japonaises, mais j'en avais ramené un du Japon et il me servait aussi pour mon pistolet à embosser. Certes, tu exigeais un modèle de cartouche japonais et tu n'acceptais pas les cartouches européennes correspondant pourtant en tous points à ta marque et à ta référence. Qu'à cela ne tienne, je m'étais organisée pour qu'à chacun de ses nombreux voyages au Japon, mon mari me rapporte de quoi te satisfaire. Tu refusais obstinément de me laisser accéder au compartiment à cartouches, justement... jusqu'à ce que je trouve, en tâtonnant dans tes menus, celui qui allait enfin me permettre d'ouvrir ce fameux compartiment lorsque moi - et non toi - je jugeais nécessaire de remplacer une cartouche. Oui, au bout de neuf ans de vie commune, nous avions toutes deux trouvé un modus vivendi, et je ne voyais plus tes défauts, bien insignifiants au regard de ta fiabilité, de la qualité de tes impressions, de ta sobriété et de ta rapidité.

Il y a deux ou trois semaines, tu m'as annoncé que certaines de tes pièces devaient être remplacées et je ne t'ai pas prise au sérieux. Comme quand l'ordinateur de bord de ma voiture m'annonce que la date de la révision approche, je n'ai pas tenu compte de ton avertissement, certaine que tu n'allais pas cesser de fonctionner pour si peu. J'ai eu tort. J'aurais pourtant dû savoir que, dans ton pays d'origine, on ne plaisante pas avec la procédure et qu'il n'y a pas de place pour les petits arrangements. Quand des pièces doivent être remplacées, on les remplace, point. Tu m'as laissé une seule chance, j'ai pu imprimer une dernière page. A la tentative d'impression suivante, tes voyants se sont mis à clignoter comme autant de feux de détresse, alors que s'affichait sur l'écran de ton panneau de contrôle un funeste message rouge que je ne comprenais que trop bien malgré la barrière de la langue... c'était fini entre nous.

La mort dans l'âme, j'ai commencé à te chercher une remplaçante. Elle arrive très bientôt. Elle aura davantage de fonctions, une ligne plus moderne, elle offrira d'innombrables possibilités. Pourtant, je redoute notre première rencontre sur laquelle planera l'ombre de ta silhouette trapue.

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Très vite viendra le moment de t'accompagner à ta dernière demeure... je n'ose penser au sort horrible qui t'y attend! Repose en paix et sois assurée que celle qui prendra ta place ne te remplacera jamais totalement dans mon coeur!