A Nagoya, tout le monde a un vélo. Je pense qu’il en est de même pour toutes les villes du Japon, même à Tokyo où les bicyclettes abondent dans les quartiers un peu excentrés. Or, rien ici n’est fait pour les deux-roues, en dehors des garages à vélos dans les immeubles d’habitation, près des métros et devant certains grands magasins. Pourtant, les vélos pullulent, ce qui laisse perplexe quant au bien-fondé d’une politique volontariste des pouvoirs publics pour favoriser l’utilisation des deux-roues.

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Au Japon, en effet, les pistes cyclables n’existent pas. Dans le centre-ville de Nagoya, les vélos disputent aux piétons les larges trottoirs bordant les avenues, sur lesquels il serait pourtant facile de tracer la limite du domaine des piétons et de celui des cyclistes. Dans les quartiers plus calmes, les vélos roulent n’importent où : sur les trottoirs quand il y en a, et c’est loin d’être toujours le cas (les ponts et chaussées locaux semblent affectionner les rues étroites bordées de profonds fossés en béton), sinon, dans la rue, de n’importe quel côté, dans les sens interdits, de nuit comme de jour, avec ou sans lumière. C’est à l’automobiliste d’être vigilant, au Japon les cyclistes ont toujours raison.

Vous l’aurez compris, et c’est encore un des paradoxes japonais, dans un pays aussi féru d’ordre et de discipline, il règne en matière de deux-roues une joyeuse anarchie dont personne ne semble se préoccuper. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le garage à vélos du métro d’Issha à 9h30 du matin. Il s’agit d’un petit bâtiment carré à un étage, qui abrite des racks à vélos sur deux niveaux. C’est-à-dire qu’il y a des emplacements sur le sol, des sortes de rails avec un logement dans lequel on engage la roue avant, mais au-dessus on trouve les mêmes racks montés sur un rail qu’il faut tirer vers soi pour en incliner l’extrémité jusqu’à la mettre en appui sur le sol. On y pousse alors son vélo, la roue avant est bloquée dans le logement prévu à cet effet, un dispositif similaire enserre alors la roue arrière, on attache l’engin, on soulève l’extrémité du rail pour qu’il soit à nouveau à l’horizontale, et on le repousse vers le fond.

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Bien sûr, c’est une manœuvre assez physique. Vers 8 h45, 9 h, tous les racks au niveau du sol sont pleins. Les plus courageux mettent leur engin sur le rail supérieur, les autres, peut-être moins athlétiques ou plus en retard, le laissent dans l’allée, sur sa béquille et avec son antivol (un vélo japonais sans béquille, ça n’existe pas). Les allées sont parfois tellement encombrées qu’on doit soulever plusieurs vélos immobilisés par leur antivol pour accéder au sien.

En outre, à partir d’un certain moment, les vélos entassés sur le sol empêchent d’utiliser les racks supérieurs qui seraient restés vides, puisqu’on n’a plus assez de place pour tirer le rail en question vers soi!

Le vélo sert à tout et à tous : l’homme d’affaires en costume dans le centre de Nagoya roule à vélo avec sa mallette dans le panier, l’écolière pédale vers le collège ou vers le cours du soir, la ménagère fait ses courses à bicyclette et la mère de famille transporte allègrement sur sa machine deux enfants et les courses. Rappelons tout de même qu’au Japon l’exiguïté des logements et la rareté des produits longue conservation anéantissent toute velléité de « faire des courses pour la semaine ». Lors d’une visite à Tokyo dans le quartier des « écuries de sumo », nous avons même vu un sumo à bicyclette, ce qui démontre au passage la robustesse des deux-roues nippons.

Tous les vélos japonais sont semblables, avec un guidon assez haut de type hollandais, pas de vitesses, pas de modèles homme ou femme, car le vélo, c’est avant tout un engin utilitaire. Il est équipé en série d’un panier à l’avant et on peut ensuite le munir de toutes sortes d’accessoires aussi utiles qu’inédits destinés à accroître sa polyvalence et à améliorer le confort de son propriétaire: sièges enfant à l’avant et à l’arrière, support de parapluie (photo ci-dessous, le parapluie est transporté plié, quand on veut pédaler à l’abri, on l’ouvre et on le fixe sur la barre verticale blanche) à fixer sur la potence, manchons sur les guidons pour protéger les mains du froid (ci-dessous en mauve), panier sur le porte bagages. Les rayons « vélo » des supermarchés proposent aussi divers modèles de housses, pour la selle, pour les paniers et même pour le vélo entier !

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Certains vélos cumulent tous les accessoires, et c’est avec une admiration mêlée de respect que l’étranger contemple alors le vélo japonais dans sa forme la plus aboutie, le "vélo full options".

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Qu’on ne s’y trompe pas, cependant, cette abondance de deux-roues est liée à des considérations beaucoup plus économiques qu’écologiques. Elle est en fait révélatrice de l’existence au Japon d’une énorme classe moyenne qui, essentiellement en raison des problèmes de place et des difficultés de parking en ville, peut s’offrir une voiture mais pas deux.
D’ailleurs, le Japonais qui a vraiment réussi et qui peut se payer une maison occidentale avec double garage roule en Mercedes, achète une Golf à sa femme et se paie un beau mountain bike qu’il ne sortira que le dimanche….