Je réponds pêle-mêle à vos questions à propos de la liste d'hier. Vous avez été plusieurs à demander ce que sont les goma tamago. Eh bien, c'est un des principaux omiyage à ramener de Tokyo, avec les Tokyo bananas! (comment, vous ne saviez pas que les bananes étaient une grande spécialité tokyoïte?). Alors, les goma tamago, de goma: sésame, et tamago: oeuf, ce sont des petites pâtisseries en forme d'oeuf, fourrées d'une crème au sésame noir. C'est excellent. Le sésame noir est très utilisé au Japon pour les desserts, c'est toujours un peu surprenant de se retrouver avec un aliment couleur anthracite dans son assiette, mais c'est vraiment délicieux car très parfumé et beaucoup moins sucré que nos desserts. Le goma tamago doit aussi sa popularité au fait que son nom peut se lire de gauche à droite ou de droite à gauche, syllabe par syllabe.

La tenue vestimentaire: oui, c'est très courant de voir des jeunes filles attifées de la sorte, surtout pour sortir en ville. C'est peut-être une façon de compenser les uniformes qu'elles doivent porter si elles sont vendeuses ou caissières, ou les vêtements stricts des offices ladies? En fait, il est évident qu'elles ne se disent jamais: "je ne vais pas acheter ce truc, il ne va avec rien de ce que j'ai", donc c'est Carnaval en permanence. Pour les chaussures, du moment qu'elles plaisent, peu importe si elles sont trop grandes. Comme en général elles prennent des talons d'au moins dix centimètres, on voit un espace de facilement deux centimètres entre le talon et l'arrière de la chaussure.

Elle porte bien son nom, Marie-Poire, non? En plus, c'est une affiche de trois mètres de haut sur un immeuble à un carrefour, et c'est un excellent repère pour savoir où tourner sur le chemin de la gare!

Je ne connais pas les statistiques d'accidents chez  les ouvriers du bâtiment, mais quand on les voit escalader les échafaudages avec un mètre de tissu qui pend entre les jambes, il y a de quoi être inquiet. Même choses pour les jika-tabi qu'ils ont aux pieds et qui ne doit pas protéger grand-chose s'ils se laissent tomber un outil sur le pied. Etonnant dans un pays si obsédé par la sécurité, où le premier jardinier communal venu conduit sa camionnette avec un casque...

Passons du noir au rose. Voici un texte que les fidèles d'entre les fidèles connaissent déjà, car il a été publié sur le blog de Cath en février 2007, avant que je ne crée mon blog. Cath était partie en Birmanie et avait demandé à ses lectrices de lui envoyer de quoi faire vivre son blog en son absence, je lui avais envoyé ce texte qu'elle avait gentiment publié. Par la suite, je n'ai pas remis le texte sur mon blog car il venait de passer chez Cath. Mais c'est de nouveau la saison des cerisiers et je ne pouvais pas quitter le Japon sans vous parler des sakura... J'ai fait quelques retouches minimes sur le texte et j'ai changé toutes les photos! Et comme je pense qu'un certain nombre d'entre vous ne l'ont jamais lu, le revoici:

 

Cela démarre dès le mois de février dans les magasins. A peine les cartes et les présentoirs de Saint Valentin ont-ils été retirés des rayons que les sakura no hana, les fleurs de cerisier,  commencent à éclore sur les sets de table, le papier à lettres, la vaisselle ou les pâtisseries. Comme toujours au Japon, le meilleur côtoie le pire : exquises boîtes en bois de cerisier, bols laqués ornés de délicats motifs floraux, et au rayon voisin hideuses branches en plastique garnies de touffes de fleurs d’un rose criard. Les restaurants chics proposent des menus de saison, plats décorés d’une petite branche portant deux ou trois boutons, riz aux fleurs de cerisier, sorbet aux fleurs de cerisier, car au Japon le sakura est l’objet d’un tel culte qu’on va jusqu’à le déguster. L’attente commence…

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A la télévision, on piaffe littéralement d’impatience. La NHK (télévision nationale) n’en finit plus d’expédier ses envoyés spéciaux dans les endroits les plus renommés pour la floraison des cerisiers, afin d’ausculter les bourgeons et de nous donner une estimation quant à leur date d’éclosion. La NHK semble disposer d’une armée d’envoyés spéciaux qui sillonnent le Japon pour faire le point sur les phénomènes climatiques saisonniers et les questions agricoles, qu’il s’agisse des typhons, des avalanches, de la plantation du riz, de la floraison du colza ou du changement de couleur des érables. Mais à partir du début mars et pour un bon mois au moins, ce sont évidemment les cerisiers qui les occupent.

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«- Alors, Tanaka-san, vous êtes dans les collines de Yoshino, et ce sont bien des cerisiers que je vois là, derrière vous ?
- Oui, oui, Nakamura-san, je me trouve effectivement devant les célèbres cerisiers de Yoshino, et cette année encore, nous aurons un bien beau spectacle au moment de leur floraison. (Tout ce dialogue est évidemment ponctué par les exclamations, à mi-chemin entre l’interjection et l’onomatopée, dont les Japonais usent et abusent pour signifier à leur interlocuteur qu’ils suivent bien et qu’ils acquiescent)
- Vraiment, Tanaka-san ?
- Ah oui, Nakamura-san, regardez plutôt. »

Et là, on s’attend à voir Tanaka-san tirer de sa poche un pied à coulisse et pousser la conscience professionnelle jusqu’à mesurer les bourgeons, qu’il examine de fort près, mais il n’en est rien. Non, le caméraman nous gratifie d’un de ces zooms vacillants dont la NHK a le secret (habitude acquise pendant les tremblements de terre? prédominance d’ «emplois réservés» pour la prise de vues à la NHK ?) et nous devons nous contenter d’un gros plan légèrement flou (aussi une spécialité maison) sur deux ou trois bourgeons. Pour les profanes que nous sommes, c’est totalement insignifiant, mais pour l’œil exercé du Japonais sakuraphile, c’est probablement une information déterminante quant à la qualité du spectacle à venir et à la durée de l’attente nécessaire.

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Et puis, début mars, arrive une date capitale. C’est un des grands titres du journal télévisé, car l’affaire est d’importance : la très officielle agence météorologique du Japon publie sa carte de prévision de la floraison des cerisiers. Pour l’occasion, on a invité au J.T un expert de la prévision horticole, qui présente la première carte. La première, car elle sera mise à jour toutes les semaines. En cette saison, en effet, le temps est encore instable, et quelques jours de froid peuvent retarder la floraison. Il ne s’agirait pas de faire manquer le moment tant attendu à une région entière en lui fournissant des prévisions erronées. Pour l’heure, l’expert présente les dates de floraison prévues, représentées sur la carte par des sortes de courbes de niveau allant du rose pâle au plus beau fuchsia, en les accompagnant d’une avalanche de chiffres, statistiques et records pour chaque région : dans la région de Kagoshima, ce sera 5 jours plus tard que l’année dernière, mais 3 jours plus tôt qu’il y a deux ans, dans la préfecture de Saga, seulement le 2 avril, soit la date la plus tardive depuis 1959…

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A partir de ce jour-là, la tension ne cesse de croître. La fièvre de l’attente s’empare du Japon. Les envoyés spéciaux sillonnent le pays, traquant la première fleur : « Mizuno-san, vous êtes à Osaka, je crois ? », « Nous retrouvons Takahashi-san en direct du jardin du palais impérial à Tokyo », « Direction Owakuni en compagnie de Yamada-san ». En studio, Nakamura-san et Okawa-san n’en peuvent plus de se récrier et de s’ébaudir. (A la NHK, les présentateurs vont toujours par deux, car il en faut un pour hocher la tête et émettre des sons approbateurs pendant que l’autre parle).

Il y a deux ans, coup de théâtre. L’agence météorologique nationale avait encore affiné ses prévisions et annoncé que la floraison à Tokyo aurait lieu le 27 mars, qui tombait fort opportunément un dimanche. La foule avait donc commencé à se masser dès le matin dans la plaine des cerisiers et dans les parcs réputés pour le spectacle qu’ils offrent. Malheureusement, un refroidissement les jours précédents avait probablement ralenti le développement des bourgeons car les fleurs n’étaient pas au rendez-vous. Le présentateur du journal télévisé a donc dû expliquer, avec une mine de circonstance, que les experts dépêchés sur place par l’agence météorologique nationale aussi bien le matin qu’en fin de journée n’avaient pu que constater que le nombre de fleurs requis par branche pour déclarer officiellement que la floraison avait commencé n’était pas atteint, au grand dam des badauds rassemblés sous les branches dégarnies, réduits à livrer à l’envoyé spécial de la NHK des commentaires rendus encore plus surréalistes par l’interprétation consécutive en anglais assurée en direct pendant le journal : « cette femme dit qu’elle a fait tout le chemin depuis la préfecture de Kanazawa et qu’elle est un peu déçue ». (Mon préféré, dans le même style, c’était lors de la visite de Chirac au Japon : « This woman says President Chirac is tall and friendly »).

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En fait, cette année-là, il a fallu attendre une bonne semaine supplémentaire pour que l’explosion tant attendue se produise enfin. Ce n’était pas aussi soudain qu’on nous l’avait annoncé, mais nous avons tout de même pu suivre la progression du développement des bourgeons jusqu’à l’éclosion et à l’épanouissement final.

Cela dit, quel spectacle ! C’est d’abord le nombre qui étonne. Il y a des cerisiers partout, le long des avenues, dans les jardins, en bosquets dans les parcs, sauvages sur les collines à la campagne, mais quand ils ne sont pas en fleurs, on ne se rend pas compte que ce sont des cerisiers.

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Les Japonais sont passionnés par les sakura, car ils sont d’une manière générale fascinés par l’éphémère. C’est peut-être la raison de leur empressement à aller admirer la floraison, dont ils connaissent la brièveté. La langue japonaise possède un mot pour décrire cette activité, c’est le « hanami », littéralement "regarder les fleurs". Dans les parcs, tout l’éventail de la technologie photographique nippone est déployé, du téléphone portable tendu vers l’arbre tant admiré jusqu’au Nikon dernier modèle avec objectif télescopique de 60 cm de long. Certains amateurs très éclairés, un appareil en bandoulière, l’autre fixé sur un tripode, n’hésitent pas à se lancer dans d’hasardeuses escalades pour réaliser « la » photo…de cette année-là, car ils recommencent probablement tous les ans.

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Au moment du « hanami », on pique-nique sous les cerisiers. En famille le week-end, entre collègues de bureau le soir en semaine, on se presse sous les branches fleuries.

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Sur les nattes de plastique étendues sur le sol, chaussures alignées sur le bord, sous les lampions dans la soirée, on se passe en riant les sushi, les boulettes panées et les crackers de riz, sans oublier la bière et le sake.

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A Nagoya dans les parcs, à Hiroshima sur les berges de la rivière, le moindre centimètre carré est occupé, on se croirait à La Baule ou à Ostende au mois d’août. Il semble que ce soit un rendez-vous qu’on ne peut pas tout simplement manquer, et même que cela réponde à un besoin.

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J’ai même vu des personnes très âgées, encadrées par des bénévoles qui les avaient conduites là (la société japonaise repose beaucoup sur le bénévolat) installées sur des futons sous les cerisiers, car tout le monde doit pouvoir admirer les fleurs.

Le plus incroyable dans ces foules qui se pressent pour profiter de ce bref spectacle, c’est cette passion pour toutes les étapes de la floraison, due peut-être à cette conscience aiguë de l’éphémère, qui les pousse à applaudir jusqu’à la déliquescence de cette quasi-perfection.
Dans le jardin du sanctuaire Heian à Kyoto, assis sur des bancs, ils dégustent des glaces au thé vert. Une brise se lève, un souffle qui suffit à détacher les pétales des fleurs désormais totalement épanouies. Un tourbillon de pétales s’élève, il neige des sakura… Un grand soupir de ravissement s’échappe de centaines de poitrines, « kirei desu ne ! » (c’est beau, hein…). Oui, les pétales tombent, annonçant la fin, mais c’est dans l’ordre des choses et les Japonais le savent bien, qui savourent le spectacle jusqu’à la dernière goutte.

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Deux semaines plus tard, le rideau va retomber sur les sakura, ils auront tout l’été devant eux pour classer les photos, avant de se passionner pour les « momiji » (érables) à l’automne !