L'île de Kyushu est souvent laissée à l'écart des circuits que proposent les agences de voyage spécialistes du Japon. Il faut vraiment choisir le circuit le plus long, donc le plus complet mais aussi le plus cher pour passer par Kyushu si on visite le Japon avec un voyagiste. Il est vrai que le Japon s'étend sur 3000 kilomètres du Nord au Sud et qu'à moins d'avoir six mois devant soi, il faut bien faire un choix. Et pourtant... sur le plan des richesses naturelles, Kyushu, à la fois volcanique, montagneuse et maritime, n'a rien à envier aux autres régions du Japon, au contraire. Si elle compte moins de sites sacrés et de temples que Honshu, son passé vaut la peine qu'on s'y intéresse car il permet de mieux connaître une période passionnante de l'histoire du Japon. 

Et puis, à Kyushu, il y a Nagasaki. Nagasaki est une ville différente, déjà par sa topographie. Entièrement bosselée, construite sur plusieurs collines qui semblent toutes se terminer dans la mer, la ville est une sorte de bout du monde rempli de rues escarpées, et de surcroît riche d'un passé tumultueux et fascinant.

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En Occident, on associe surtout Nagasaki à Hiroshima, les deux villes ayant, à trois jours d'intervalle, subi le même sort dramatique en août 1945. Seuls les spécialistes de l'histoire du Japon savent qu'en fait, Nagasaki occupait déjà une place à part dans l'histoire du Japon bien avant le bombardement. Depuis le XVIe siècle, en effet, Nagasaki était un peu la fenêtre du Japon sur le reste du monde. L'île de Kyushu, à la pointe occidentale du Japon, avait déjà vu débarquer les premiers Portugais en 1542, et François-Xavier, déjà jésuite mais pas encore saint, avait fondé une mission à Kagoshima en 1549. A partir de 1571, le port de Nagasaki avait commencé à commercer activement avec les Occidentaux, Portugais et Hollandais pour la plupart. Les échanges avec la Chine étaient également nombreux. Les missionnaires chrétiens se dépensaient sans compter et, à la fin du XVIe siècle, la région comptait environ 150 000 chrétiens. De nombreux seigneurs s'étaient convertis au christianisme car cela ouvrait des possibilités en matière de commerce et d'échanges avec les étrangers. A Nagasaki vivait également une importante communauté chinoise.

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Malheureusement, tout cela n'était pas tellement du goût du shogun Toyotomi Hideyoshi, homme préoccupé de la grandeur du Japon mais singulièrement dépourvu d'ouverture d'esprit. Il commença par interdire le christianisme qui, selon lui, risquait d'affaiblir l'Etat en le mettant à la merci des pouvoirs étrangers et ordonna aux missionnaires de quitter le pays. L'ordre ne fut pas vraiment respecté et, à titre d'avertissement, en 1597, Hideyoshi fit arrêter et crucifier vingt-six chrétiens à Nagasaki. Tokugawa Ieyasu, qui lui succèda en 1603, ne fit pas preuve de plus de bienveillance à l'égard des étrangers, bien au contraire. Les persécutions contre les chrétiens s'intensifièrent, et les missionnaires furent définitivement expulsés en 1614. En 1635, le port de Nagasaki fut fermé aux navires étrangers. Les commerçants hollandais et chinois qui souhaitaient maintenir des contacts avec le Japon furent cantonnés sur la petite île de Dejima (aujourd'hui reliée à la terre ferme) et les Japonais qui désiraient avoir des contacts avec eux devaient obtenir une autorisation spéciale pour le faire. Commença alors pour le Japon une période d'isolement qui dura plus de 200 ans.

Pendant cette période, Nagasaki continue cependant à attirer les érudits et savants japonais qui souhaitent avoir des contacts avec les Hollandais de Dejima, grâce auxquels les découvertes scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles pénètreront au Japon. En 1853, quand Perry force le blocus du port d'Uraga avec ses "bateaux noirs", le shogunat n'a plus que quelques années à vivre. Dès 1859, Nagasaki devient un port franc. Les Occidentaux, négociants britanniques, commerçants hollandais ou missionnaires français (pour la plupart installés à Shanghaï) recommencent à affluer.

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Dès 1865, l'église catholique d'Oura est construite à l'initiative d'un père français, pour commémorer le martyre des vingt-six crucifiés de Nagasaki.

Parmi les étrangers qui viennent s'installer à Nagasaki, certains joueront un rôle prépondérant dans le changement politique qui aboutira à la restauration Meiji et à la modernisation du pays. C'est le cas de Thomas Glover, entreprenant Ecossais arrivé de Shangai en 1859, qui prêtera main-forte à ceux qui ont précipité la fin du shogunat. Sa maison, sur les hauteurs de Nagasaki, se trouve maintenant dans le "Glover Park".

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D'autres résidences comme celle de Robert Walker, qui a fondé la première brasserie du Japon ou celle du négociant en thé William Alt ont également été transportées dans ce parc, d'où on domine la baie de Nagasaki. Les Japonais aiment venir s'y promener car ils trouvent ça extraordinairement romantique. Rien d'étonnant, compte tenu de l'époque et des personnages, que l'action de "Madame Butterfly", à l'origine un roman, se passe à Nagasaki. Pour nous, c'est évidemment moins exotique mais les maisons sont magnifiques et le parc très agréable. De l'endroit émane en fait un charme assez irrésistible, même pour des Européens, quoique nous, nous ne nous arrêtons pas à la boutique pour acheter des shortbreads Walker...

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On peut voir d'autres maisons "occidentales" sur Hollander Slope, encore une rue en pente.

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Les différentes maisons qui composent cet ensemble bleu pastel abritent aujourd'hui un musée de photographies anciennes.

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Juste en contrebas, on peut apercevoir le toit du temple chinois Koshi-byo, dédié à Confucius.

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La communauté chinoise a toujours eu beaucoup d'importance à Nagasaki, et la municipalité lui rend désormais hommage en organisant tous les ans un festival des lanternes qui coïncide avec le Nouvel An chinois, dont vous avez vu quelques photos hier...

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C'est en fait tout un ensemble de choses qui concourt à rendre Nagasaki si attirante: sa situation, son passé, sa manière d'entremêler les cultures, son caractère finalement toujours un peu rebelle dans l'histoire... Beaucoup de Japonais me disent que c'est une ville agréable à vivre, ouverte, qui fait beaucoup pour les familles avec enfants, pour faciliter la vie des personnes âgées. Si vous avez l'occasion de faire un voyage au Japon et de choisir votre itinéraire, n'hésitez pas, faites-y figurer Nagasaki.