19 février 2008
Recherche dumiste, désespérement
Hier, je me suis cultivée. Je vous préviens tout de suite, si vous vous attendez au récit d'une visite passionnante dans un musée consacré à la période Momoyama, vous allez être déçus (ou soulagés, c'est selon). Au fait, la période Momoyama a réellement existé au Japon (1573 - 1603). Je ne sais pas si un musée lui a été consacré, mais j'aime bien ce nom.
Non, hier, je lisais "Le Monde" sur l'internet. Soudain, dans la colonne de droite, là où se trouvent les liens vers les sites des cabinets de recrutement, je vois dans une liste d'offres d'emploi le mot "Dumiste". Le terminologue en herbe qui sommeille dans tout traducteur s'éveille instantanément, car je n'ai aucune idée de ce que peut être un ou une dumiste, qui peut être h/f, précise l'intitulé de l'annonce, montrant par là que le (ou la, parce que là aussi, je ne sais pas ce que c'est) CA du pays de Montbéliard n'est pas sexiste (la loi le lui défend, de toute façon). Décidément, il y a trop longtemps que j'ai quitté la France.
Dumiste, là, à brûle-pourpoint, ça me fait penser à une seule chose, cette collection d'ouvrages pratiques sur l'informatique qui a été traduite en français par "(logiciel x) pour les nuls" et dont le titre orginal en anglais est "(XXX) for dummies". Pas très flatteur, donc, et ça ne doit pas être ça. J'envisage ensuite un(e) spécialiste d'une étape particulière d'un processus technique industriel complexe, mais comme ces annonces sont en principe classées par thème et que je me trouve dans la rubrique culture du journal, je doute que ce soit ça. Je subodore plutôt quelque substantif dérivé d'un acronyme, mais lequel?
Je clique donc sur l'annonce, mais ça ne donne pas grand-chose, car si j'atterris bien sur un site web regorgeant d'"espaces ceci" et d'"espaces cela" et garantissant pourtant un "référencement optimal" des offres d'emploi, je ne retrouve même pas l'intitulé de l'annonce, j'ai dû me tromper d'espace quelque part. Je me tourne donc vers l'internet et je donne "dumiste" en pâture à Google. (Vous savez qu'en anglais, to google est devenu un verbe, "just google it", qu'on dit). Pas de problème, il connaît, et il connaît même très bien, car il me fournit obligeamment un tas de documents en français dans lesquels apparaît le mot "dumiste"".
En français, car le dumiste, c'est une invention purement hexagonale, jugez plutôt! Grâce à un passionnant document du Centre de formation des musiciens intervenants de l'université de Poitiers, je comprends assez vite que ça a un rapport avec l'enseignement de la musique, et aussi que le dumiste n'est absolument pas un professeur de musique, mais un "musicien intervenant", ou plus exactement "une personne-ressource dans la cité", qui "fait vivre des situations visant au développement de l'éducation artistique de l'enfant en temps scolaire et hors temps scolaire. Il intervient à long terme dans l'accompagnement d'un projet éducatif et se soucie de la cohérence des parcours artistiques musicaux des enfants". Les activités qu'il/elle organise doivent permettre aux enfants de "vivre des démarches artistiques collectives innovantes", "d'acquérir des savoirs et des savoir-faire fondamentaux, de développer une attitude d'écoute et se construire un jugement esthétique personnel". Il ou elle doit aussi aider les enseignants à devenir les "garants de la cohérence et de la transversalité des apprentissages".
Dans le même document se trouve un "référentiel de compétences" qui énumère toutes les qualifications, aptitudes et qualités qu'un dumiste digne de ce nom se doit de posséder, et elles sont nombreuses. J'apprends également que le dumiste exerce principalement son activité dans les écoles maternelles ou élémentaires, mais "en s'intégrant à des dispositifs institutionnels partenariaux", ce qui, vous en conviendrez, change tout. Je crois que ça veut dire qu'il/elle peut aussi être amené à travailler "en zone rural" (sans e) ou "dans des centres socioculturel" (sans s).
Tout cela ne me dit pas d'où on a sorti ce mot "dumiste". Je consulte ensuite une étude sur les situations d'emploi des musiciens intervenants diplômés des CFMI, et il me paraît désormais assez clair que le mot "dumiste" a été forgé sur DUMI, le MI signifiant musicien intervenant, mais d'où diable sort ce "DU"? En gros, cette étude dit que c'est drôlement difficile de comprendre ce que fait un dumiste, qu'elle qualifie de "musicien d’un troisième type d’abord et surtout itinérant avant d’être intermittent ou permanent". J'avoue que, de mon côté, je commence à m'y perdre un peu entre ces "intervenant" et ces "itinérant", et si en plus il est du troisième type, ce musicien... Lyrique, l'étude nous décrit aussi les dumistes comme des "colporteurs de musiques à la croisée de bien des chemins", mais enfin, comme elle a dû être rédigée pour l'administration, elle se reprend bien vite et nous précise que (je coupe, parce que la phrase fait dix lignes) "la diversité et la transversalité de ses savoir-faire musicaux, la multiplicité des compétences mobilisées (...), la diversification de ses activités et de ses lieux d’intervention (...), la multiplicité de ses partenaires (...) pour un même projet viennent singulièrement complexifier les concepts de spécialisation/ diversification musicale et professionnelle et, plus largement, l’élaboration d’une vision claire et pertinente d’un métier pluriel ..." Bref, comme le malheureux dumiste doit savoir faire des tas de choses, travailler dans un tas d'endroits et pour des tas de gens différents, eh bien ça "complexifie singulièrement" les choses. Le texte nous rappelle que le "dumiste" est une "personne-ressource", et insiste d'ailleurs sur la nécessité de "favoriser la lisibilité de la dimension de la personne-ressource" (je n'invente rien, c'est là, allez voir et estimez vous heureux de ne pas être à la place de nos collègues anglophones quand ce genre de texte atterrit sur leur bureau!).
Je tombe enfin sur un document scandaleusement simple de l’addm 22, association départementale pour le développement de la musique et de la danse en Côtes d'Armor, qui explique dès le début qu'un "dumiste" est le titulaire d'un Diplôme universitaire de musicien intervenant (c'est le fameux DUMI!), que ce n'est pas un salarié de l'Education nationale car il n'intervient pas qu'en milieu scolaire, mais aussi dans des écoles de musique, des crèches, des foyers de personnes handicapées, etc. Comme le dumiste est au service des collectivités territoriales, l'addm22 aime bien dire que c'est un "acteur culturel du territoire". Bon, je commence à voir de quoi il retourne. Un dumiste, c'est un malheureux qui a fait des études de musique et qui s'est tapé le Conservatoire pendant 10 ans, à qui, avec beaucoup de chance (ça représente apparemment 50% des diplômés), le Conseil général ou une communauté d'agglomérations (c'est la fameuse CA du début!) va offrir un mirobolant "équivalent plein temps" de 20 heures hebdomadaires probablement distribuées entre établissements scolaires et écoles de musique, atomisées dans tous les coins du département, avec déplacements et contraintes horaires à la clé. Et j'imagine, que, lors de leurs interventions, déterminer ce qui est du ressort de l'établissement et ce qui relève de la collectivité locale, notamment quand il s'agit de financer quelque chose, ne doit pas être de tout repos non plus. Les 50% des dumistes restants devront, selon l'étude sur les "situations d'emploi" citée plus haut, se contenter de contrats portant sur des "durées inférieures à 10 heures hebdomadaires", peut-être parce que leur dimension de personne-ressource n'est pas suffisamment lisible?
Je voudrais dire toute mon admiration aux dumistes, dont j'ignorais l'existence jusqu'à hier. Ils font un bien beau métier, qu'ils ont l'air d'exercer dans des conditions pas particulièrement favorables. Les quelques témoignages de dumistes que j'ai lus sur l'internet montrent qu'ils s'acquittent de leur tâche avec passion, conviction et sincérité. Certes, ils emploient des mots comme "envie", "plaisir", "jeu" et "découverte" mais ce n'est pas très grave car la "capacité de rédiger des circulaires administratives" ne figure pas dans leur "référentiel de compétences"!
Commentaires
je ne connaissais pas ce mot ! On en apprend des choses chez toi ! Bisous
et bien il ne faut pas te mettre au défi avec un tout petit mot insignifiant hein ! en tout cas c'est encore une belle leçon !
Waouh ..J'ai découvert l'existence des dumistes il y a quelques mois quand une de mes anciennes copines de lycée, croisée en ville, m'a dit qu'elle l'était ... Je tire mon chapeau aussi à ces passionnés qui passent, pour 20 heures d'intervention, un temps au moins égal à la maison à préparer lesdites interventions et à remplir des formulaires !! En tous cas, merci pour ce billet, j'ai bien ri en lisant les documents administratifs ou/et universitaires parlant de ces drôles de fonctions.
Je serais moins bête ce soir j'aurais appris quelque chose et oui ces francais sont bien particuliers avec ces mons bizarres!!!
J'admire ton acharnement documentaire, et ta générosité pour partager le résultat de tes recherches. Et vivent les dumistes !
Comme quoi, l'administration n'est pas à une dumisterie près.
Voilà un article qui m'en dit long sur ton état d'esprit et son évolution, chère Pascale. L'allusion aux "collègues anglophones quand ce genre de texte atterrit sur leur bureau" me fait penser que tu te prépares petit à petit à rentrer en "tradutranse" (ça te rappelle quelque chose?). Ici, nous attendons avec impatience une conférence intitulée "La langue maternelle: un concept pluriel en évolution". Si dumiste est un métier pluriel, celui de traducteur l'est de plus en plus, avec l'estompement des normes linguistiques...
si j'ai bien compris la démonstration, Dumiste= Rmiste ou pas loin, mais en musique, ce qui change tout pour leur moral! chapeau pour la recherche en tout cas.
Et bien Pascale, merci pour tes recherches et tes explications tellement agréables à découvrir. Je ne connaissais pas du tout les dumistes moi non plus !
Je t'embrasse.
j'adore venir sur ton blog
car à chaque fois j'y découvre une nouveautée
que ça soit géographique, humaine ou autre ^_^
bref merci de nous faire partager tes découvertes
grace à toi, maintenant,
je sais ce qu'est un DUMIste ;)
Scrapbizz et à bientôt
Jolia
salaire
remarquable l'explication, il manque juste un aspect, quand il arrive à ses 20 h, combien il gagne ? et s'il est attaché à une école, comment cela se passe-t-il pendand les vacances ? je reste très pratico-pratique et suis confiante dans tes recherches.
salaire
hello à tous
en gros un DUMISTE gagne en début de carrière échelon 1 de la grille assistant spécialisé d'enseignement artistique un peu plus que le SMIC
soit 1382 Euros brut soit 1149 euros net
si il n'est pas titulaire il peut rester à ce salaire pendant de longues années sans voir l'ombre d'un augmentation (sauf celle octroyée par notre gouvernement(snif))
eh bien tu viens d'en trouver une!
hello, mister scarpojapon,
eh bien voilà, je viens de découvrir ton blog et ton étonnant questionnement autour des dumistes! Je suis d'accord c'est suffisamment intrigant comme job!
personne ressource soit, et + encore....
Tellement naze de ses journées de fous qu'elle n'ira pas plus loin pour le moment... bref, si tu souhaites avoir plus d'infos, n'hésite pas à me contacter par mail.
sylvienoel6@wanadoo.fr
Intriguée par ailleurs qu'une personne puisse s'intéresser au samu social des artistes musiciens!
Merci pour cet intérêt
sylvie
As-tu été DUMISTE?
Je suis dumiste de formation et je viens de tomber sur ce billet. Je n'ai encore pas pratiqué réellement ce métier car j'ai quitté la france et j'en reviens juste... J'avais oublié ce qu'était le métier pour lequel je suis formée... merci de me ramener à la réalité des choses!!!
Je comprends maintenant la fatigue de mes enciens collègues de formation et amis...
Il est vrai que ce sont des gens qui font ça avec le coeur sur la main et l'envie de transmettre leurs savoirs musicaux.
En tous les cas, chapeau bas pour toutes ces recherches, et , pour qq'un qui ne connaissait pas les dumistes, tu en connais plus que moi maintenant... je m'instruit en te lisant!
à bientôt et bonne continuation! :-)
Et c'est pas tout...
Dans sa bonté le législateur nous offre aussi un concours tout les trois ans à l'autre bout de la France. On s'y retrouve à 600 pour se partager les 45 places sur une "liste d'aptitude" qui nous permet le cas échéant d'être titularisé et de garder notre boulot.
Je résume:
- Etudes de musique
- Concours d'entrée au Centre de Formation des Musiciens Intervenant
- Obtention du fameux DUMI
- De nombreux CDDs
- Quelques dossiers de concours du CNFPT
- Quelques concours..
- Un ultime entretien d'embauche
Gagné!!!!!
-
quel cadeau d'anniversaire!
bonjour mademoiselle Alexandrine d'abord je tiens à souligner la belle coïncidence qui a fait que tu as posté ce texte le jour de mon anniversaire. ensuite comme dit le dicton on en apprend tous les jours. et tant mieux ; pourvu que ça dure ( n'oubliez pas qu'il faut sauver le point virgule) . les péripéties de la langue française et du système administratif font que l'on ne connait pas ou peu les dumistes qui à la lumière de ton article semblent faire un métier très méritoire ou plutôt très enrichissant et ce dans des conditions difficiles. en fait aujourd'hui en france tous les milieux artistiques sont complètement dévalorisés et les métiers qui s'y rattachent sont traité avec un mépris total et aucune reconnaissance . si on ajoute à ça le fait que les métiers de l'enseignement en général sont en train d'être plombé de la sorte et livrés en pâture à la concurrence capitaliste ( je ne citerais qu'un certain Acadomi...). alors quand on fait les 2 à la fois (les dumistes) ça fait un sacré cocktail molotov d'autant que nos requins précédemment cités (Acadomi...) ont également une section musique ... courage il y a encore des véritable gens passionnés en France .
1) Je ne savais pas du tout ce qu'était ce mot là .. Moi aussi à force de vivre loin (et pourant seulement à 1000 km de Montpellier par exemple) j'en apprends tous les jours ...
2) DDominique parle de 600 personnes pour 45 places ... Dans le royaume de notre bon Juan Carlos I d'Espagne, j'ai eu mon concours l'année où il y avait 5000 et quelques inscrits pour 25 places !!! Je suis arrivée la 5ème .. Là je me la pète bien comme dit si glamoureusement ma nièce (!!!) car je sais qu'il n'y aura pas bcp de lecteurs après moi !!!
Bisous
un métier magnifique
VOilà encore une Dumiste!!!! etje confirme, métier passionnant, maginfique....il faut se battre et merci de le faire connaître grâce à ce blog!!!!
en avant la musique
Bonjour, et bien, pour quelqu'un qui ne connaissait pas le métier, tes recherches t'ont menée à une excellente analyse !
pour moi on verra dans trois ans, pour l'instant je suis heureuse d'être reçue au concours d'entrée pour la formation à ce cher DUMI, après m'être fait écrabouiller la figure dans tous les concours et auditions de chant... le DUMI serait presque plus facile ???
Bon , nous autres musiciens sommes tarés de se lancer dans des galères pareilles, mais que veux tu, sans la musique, on est malheureux !
Alors, si au moins nous pouvons transmettre notre passion, surtout le goût du beau, de l'ouverture, de l'effort aussi, ce sera un petit peu de richesse pour les adultes de demain !
Bonne continuation !
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