Au Japon, le Nouvel An est une des périodes de fête les plus importantes de l'année. Noël n'a ici qu'un caractère anecdotique, car la grande affaire, pour les Japonais, c'est o-shogatsu, le Nouvel An. Trois jours fériés lui sont officiellement consacrés, les 1er, 2 et 3 janvier, qu'on appelle Shogatsu sanganichi. En fait, selon le calendrier lunaire chinois traditionnel, la période du Nouvel An s'étendait sur une période de quinze jours très riche en événements. L'année commençait plutôt au début du printemps, comme c'est encore le cas en Chine. Cependant, en 1873, le Japon a adopté le calendrier grégorien. Le Nouvel an japonais a donc lieu le 1er janvier, comme en Occident, mais les Japonais continuent à observer, pour la plupart, les coutumes de l'ancien calendrier, et il se passe donc beaucoup de choses entre le 1er et le 15 janvier, et j'aurai l'occasion de vous en reparler.

La première tradition dont je vais vous parler, c'est celle des "osechi ryori", c'est-à-dire les plats servis au Nouvel an. Ici, contrairement à chez nous, ce n'est pas le dernier jour de l'année qui importe, mais les premiers. Il n'y a donc pas de réveillon au Japon mais, si on ne festoie pas le 31, on se rattrape du 1er au 3 janvier!

Dans le passé, puisque tout était fermé pendant les trois premiers jours de l'année, les ménagères préparaient plusieurs plats qui pouvaient se conserver pendant trois jours de sorte que la subsistance de la famille soit assurée pendant cette période d'inactivité. Aujourd'hui, au moins dans les grandes villes, beaucoup de magasins ne ferment que le jour du 1er janvier, et encore, mais la tradition des plats préparés pour trois jours persiste. Dans certaines familles, les maîtresses de maison passent le 30 et le 31 décembre à préparer en abondance des mets traditionnels qu'elle placeront dans des boîtes en laque à trois étages appelées "jubakko", et ce sont ces plats, véritables bento de luxe, qui seront dégustés par la famille pendant les trois jours fériés. Mais on peut aussi commander les osechi ryori dans un grand magasin ou dans un restaurant. Les catalogues d'osechi ryori sont disponibles dès la mi-novembre.

A cette occasion, les grands magasins installent, dans leur rayon alimentation, de gigantesques présentoirs où sont exposées des reproductions des boîtes figurant au catalogue. Pour que les acheteurs puissent se faire une idée précise du contenu de la boîte, ces dernières sont garnies de modèles en résine très ressemblants:

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Quand on connaît le prix de ces modèles en résine, je peux vous dire qu'il y en a pour une fortune là-dessus!

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L'acheteur a évidemment la garantie que le contenu de la boîte et la présentation des mets seront identiques à ce qu'il voit sur le présentoir.

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Il suffit de remplir un bon, de payer, et les osechi ryori vous sont livrés à domicile le 31 décembre.

On peut aussi emporter le catalogue pour le feuilleter à loisir et faire son choix, mais les osechi ryori les plus luxueux, confectionnés par des chefs renommés, ne sont disponibles qu'en quantité limitée et ce sont les premiers à être vendus, bien que leur prix soit très élevé.

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Quand nous sommes allés commander nos osechi ryori, nous sommes allés dans plusieurs magasins (pas parce que nous ne trouvions pas, mais parce que nous n'arrivions pas à nous décider!) et, partout, les boîtes les plus chères n'étaient déjà plus disponibles. Et quand je dis les plus chères, je parle de boîtes à plus de 600 euros...pour une boîte à trois étages, certes, mais ça fait quand même cher l'étage...

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En ce qui nous concerne, il en restait assez pour que nous puissions trouver notre bonheur.

Jeudi dernier, j'avais demandé aux élèves d'un de mes cours de préparer un petit exposé sur une des traditions du Nouvel An japonais. J'avais attribué un sujet à chacune,  et l'un des sujets était les osechi ryori. Mon élève Michi s'était fort bien acquittée de sa tâche, elle avait apporté des catalogues et une "jubakko" en laque pour illustrer ses propos. J'ai éprouvé une grande satisfaction à l'écouter s'exprimer en français. En outre, elle m'a appris beaucoup de choses que j'ignorais totalement, et notamment que la plupart des mets qui sont dans les osechi ryori ont une forte valeur symbolique. Rien n'est là par hasard, et pratiquement tous les plats traditionnels ont une signification.

Dans les osechi ryori, on doit traditionnellement mettre ce qu'on appelle mitsuzakana, c'est-à-dire un trio pratiquement indissociable: le kazunoko, oeufs de hareng marinés dans le dashi et le sake de cusine, car il assure une longue descendance; le tazukuri, petites sardines séchées sautées puis assaisonnées, car il garantit des récoltes abondantes, et les haricots noirs, kuromame, qui assurent une bonne santé. Beaucoup de préparations entrant dans la composition de la boîte sont de couleur jaune, associée à l'or et donc à la prospérité. Très souvent, on trouve aussi dans les osechi ryori du kurikinton, préparation à base de patates douces et de marrons, qui a lui aussi une belle couleur or et apporte la richesse. Les crevettes symbolisent la longévité...pourquoi? Parce qu'elles sont complètement courbées, comme une personne très âgée (surtout au Japon où le régime alimentaire, du moins jusqu'à l'après-guerre, était assez pauvre en calcium). Quant aux racines de lotus, on leur prête la capacité de permettre à celui qui regarde à travers de voir l'avenir.

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Sur mes trois élèves, une va acheter la plupart des plats mais elle préparera elle-même les haricots noirs et le kurikinton. Les deux autres vont tout préparer elles-mêmes, l'une avec sa mère qui vit chez elle (comme c'est souvent le cas au Japon), et l'autre toute seule. Elle fait cela tous les ans, commence le 30 décembre dans l'après-midi et y consacre toute la journée du 31. Toutes les deux vont préparer des plats pour cinq personnes et pour trois jours!

Une fois de plus, nous sommes étonnés de constater à quel point les traditions restent vivantes au Japon. Dans un pays aussi industrialisé et aussi moderne, c'est toujours surprenant de voir comment les coutumes ancestrales et les fêtes traditionnelles restent ancrées dans le quotidien. Jusqu'à quand? Les changements s'accélèrent, comme chez nous... Michi me dit qu'elle ne met pas que des plats traditionnels dans ses osechi ryori, pour ses deux ados, elle est obligée de prévoir des plats plus occidentaux comme du jambon fumé ou du salami parce qu'autrement, ils ne mangeraient pas grand-chose...