Je ne vous parle pas souvent de Nagoya, qui ne présente pas un grand intérêt. Quatrième ville du Japon (après Tokyo, Yokohama et Osaka), c'est une grande ville industrielle assez laide, volontiers qualifiée de "très conservatrice" par les Japonais qui n'en sont pas originaires. La malheureuse cité a des circonstances atténuantes, quasiment rasée en 1945, à l'époque où l'aviation américaine ne faisait pas encore dans les frappes chirurgicales, elle a été reconstruite après la guerre et a connu depuis lors un développement incessant qui ne laisse pas beaucoup de place aux considérations esthétiques et urbanistiques, il faut bien l'avouer.

Néanmoins, Nagoya s'enorgueillit d'un glorieux passé puisqu'elle est le berceau du clan Tokugawa. La puissante famille Tokugawa est demeurée célèbre dans l'histoire du Japon car son plus illustre représentant, Tokugawa Ieyasu, est devenu en 1603 le premier shogun d'un Japon enfin unifié et débarrassé des guerres de clans. S'est alors ouverte pour le pays une ère de stabilité, mais aussi d'isolement total, connue sous le nom d'époque Edo.

Nagoya a consacré aux Tokugawa un musée qui présente, dans des pièces conçues pour recréer le cadre de l'époque, de nombreux objets ayant appartenu à la famille, des armes évidemment, mais aussi des poteries et boîtes précieuses pour la cérémonie du thé, ainsi que des boîtes en laque maki-e du treizième siècle dans un état de conservation assez stupéfiant.

Cependant, la fierté du musée Tokugawa de Nagoya, ce sont des parties de rouleaux de la plus ancienne version illustrée existante du "Genji monogatari", le "Dit du Genji" en français. Le "Dit du Genji" est considéré comme une pièce maîtresse de la littérature japonaise mais aussi comme un monument de la littérature mondiale. Ecrit par une femme vers 1008 (ça ne nous rajeunit pas), "ce n'est pas une histoire", dit son traducteur français, René Sieffert, mais "un climat, une atmosphère, un état d'âme, le parfum d'un prunier en fleurs ou les accords d'une cithare". Le récit s'étend sur près de 70 ans et fait intervenir quelque 430 personnages... Récit des aventures galantes du "radieux prince Genji", peinture détaillée de la vie à la cour impériale japonaise au XIe siècle, cet ouvrage est également considéré comme le premier roman psychologique de tous les temps. Les étudiants de japonais à travers le monde n'ont aucune chance d'échapper au "Genji monogatari". Il est difficile de savoir sous quelle forme le roman est paru au XIe siècle, mais ce qui est sûr, c'est qu'au XII e siècle, la cour impériale a commandé une version illustrée sur rouleaux de l'oeuvre, et ce sont des parties de ces rouleaux, c'est-à-dire la plus ancienne version existante du roman, que possède le musée Tokugawa. Il existe de très nombreuses autres versions ultérieures, des copies faites au XIVe siècle, par exemple, qui ont aussi une très grande valeur et se trouvent également au musée puisqu'elles appartenaient à la famille Tokugawa. Mais seuls les rouleaux du XIIe siècle ont le statut de "Trésor national"... pour comparaison, cela date de quatre siècles avant les incunables de la Bibliothèque nationale. Les rouleaux d'origine sont trop fragiles pour être exposés autrement que pendant de très brèves périodes.

Il y a quelques années, le musée a confié à cinq artistes la mission de reproduire les illustrations des rouleaux d'origine. Ce travail est désormais terminé, et le musée a organisé une exposition spéciale, qui montre des copies des rouleaux d'origine et les reproductions faites au XXI e siècle, en utilisant des techniques modernes d'analyse du dessin, ce qui a permis de mettre au jour des détails insoupconnés, mais en ayant recours tout de même aux couleurs employées à l'époque. Et, cerise sur le gâteau, le musée expose aussi, à cette occasion, les fameux originaux des inestimables rouleaux, fort bien conservés pour leur âge.

genji1

On voit ici comment les détails estompés par la patine du temps réapparaissent, motifs des robes ou pétales de l'arbre en fleurs.

genji2

Ici, c'est tout l'arbre en bas à droite qui sort de l'ombre où les siècles l'avaient plongé.

Effectivement, admirer les illustrations du Dit du Genji, c'est faire toute une promenade dans un monde de rideaux frémissants, de secrets échangés derrière des paravents, des portes coulissantes entrebaillées, toute l'ambiance dont parle si bien René Sieffert. Si j'étais un peu sceptique au début de l'exposition, j'en suis ressortie séduite.

La visite s'est terminée par le jardin du musée, recréé en ...2004.

DSC07566

Heureusement, ils ont pu compter sur les arbres existants, c'est apparemment pour créer un lac, une rivière et une cascade que les travaux ont été les plus importants.

DSC07569

Pour finir, une belle azalée (d'automne??) en pleine floraison actuellement...

DSC07562