Pour ceux et celles qui n'ont pas pris la fuite en voyant le titre du message d'aujourd'hui, voici la suite de mon exposé sur l'écriture du japonais...

Hormis les kanji, les Japonais ont recours, pour écrire, aux hiragana et aux katakana. Il s'agit de deux syllabaires de 51 signes. Ils ne représentent pas des lettres mais des syllabes.

Commençons par les hiragana, car c'est par eux que l'on commence quand on apprend le japonais. Ce n'est pas forcément une bonne idée, mais on a toujours fait comme ça, et au Japon on n'aime pas trop le changement. Les hiragana ont été inventés vers le IX ou Xe siècle pour permettre aux femmes de lire les kanji. L'étude des caractères chinois étant réservée aux hommes, ces dames étaient illettrées. Notons que cette attitude s'est perpétuée en Asie, je connais une Philippine d'origine chinoise dont le père était très hostile à l'idée qu'elle fasse des études universitaires, car il était persuadé que cela l'empêcherait de trouver un mari... Revenons aux hiragana, qui ont très vite connu une grande popularité parmi les dames, et qui ont ensuite été adoptés pour noter toutes les particules, suffixes et autres particularités grammaticales du japonais qu'on ne pouvait pas écrire en kanji puisqu'ils n'existent pas en chinois. De nos jours, les hiragana sont toujours utilisés en japonais pour toute la partie grammaticale. C'est-à-dire que, au début de l'apprentissage du japonais, une fois que vous avez appris les hiragana, vous savez tout de suite qu'il y a dans la phrase un sujet, un verbe, un complément de nom, une indication de lieu, mais vous ne savez toujours pas qui fait quoi et où. Les hiragana se présentent comme suit:

hiragana

Il arrive aussi qu'on trouve de petits hiragana à côté des kanji pour en indiquer la prononciation, c'est souvent le cas dans les textes pour enfants.

Passons maintenant aux katakana. Les katakana sont utilisés en majorité pour transcrire les mots étrangers et quelquefois pour écrire des noms japonais, afin que tout le monde soit sûr de la prononciation. Toujours ce problème de la prononciation des kanji, qui fait que, si vous êtes commerçant, il vaut mieux écrire votre nom en katakana pour que tout le monde repère votre magasin que de l'écrire en kanji, surtout s'il comporte des kanji inhabituels...ce serait dommage de perdre des clients qui n'auraient pas reconnu votre nom. Sinon, tous les mots empruntés à des langues étrangères, et, ne vous leurrez pas, ils sont légion, s'écrivent en katakana. Les katakana, ça ressemble à ça:

kata

Les caractères sont beaucoup plus simples et anguleux que les hiragana mais, vous l'aurez remarqué, ils transcrivent exactement les mêmes syllabes, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes! En effet, les hiragana et du même coup, les katakana, conviennent très bien pour écrire le japonais, et seulement le japonais. Les deux syllabaires sont en effet très pauvres au point de vue sons: les séries des D et des P et B sont obtenues par différentes altérations de la série T et H, il n'y a pas de V, pas de L (en fait, L et R se confondent), pas de "si", de "ti" ou de "tu", pas de "hu" mais seulement un 'fu" et un choix de voyelles très limité, a, i, u , é, o. Le son "eu" français, comme les différents "a" de l'anglais, sont impossibles à transcrire. Pour des syllabes comme "cha" ou "cho", il faut combiner deux katakana, et le "j" français ou le "j" anglais, qui doit se prononcer "dj", se transcrivent de la même façon en katakana.

patiss028

Un exemple en images, la pâtisserie Petit Poire. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, c'est très chic de se donner un nom français au Japon, et il n'est même pas nécessaire que ce soit du bon français, il faut juste que ça ait l'air français... Évidemment, il faut aussi que les clients sachent le prononcer et, pour ce faire, la pâtisserie Petit Poire sous-titre son nom en katakana. Si on décompose, cela donne:

Pa - Te - I- (pour faire "ti", sinon il fallait utiliser "tchi") Su - Ri

Pu (comme vous le voyez, le son "eu", ce n'est pas possible - Te - I- Po - Wa - Ru.

Cette pauvreté en sons du japonais n'est pas étrangère au fait que les Japonais ont beaucoup de mal à bien prononcer les langues étrangères. En plus, le japonais est totalement réfractaire à toute juxtaposition de consonnes de type "cr" ou "bl" ou pire encore "str", il faut absolument qu'il intercale une voyelle entre ces consonnes. De même, il n'accepte pas les consonnes sonores en fin de mot ou les e muets du français. Ainsi, une carte de fidélité se dit ka-a-do ; cela correspond a l'anglais "card": un espèce de a long pour transcrire le "ar", en revanche un 'd' tout seul à la fin, ce n'est pas possible, on ne peut pas faire moins que la syllabe "do". Il y a à Nagoya un centre commercial qui, en vertu de la règle exposée plus haut, a été baptisé "La Chic", que l'on transcrit :           Ra - Shi -  k- ku .

Les transcriptions en katakana et surtout la retranscription des katakana dans la langue d'origine sont une source d'hilarité inépuisable pour les étrangers. Il faut bien avoir en tête que la retranscription de l'anglais en katakana, c'est la retranscription d'un anglais prononcé à la japonaise: il faut avoir pas mal d'imagination pour retrouver "lettuce" dans re-ta-su. A mon arrivée au Japon, j'étais exaspérée par un mot en katakana que je retrouvais sur tous les menus de restaurant et qui se prononce: "ranchi". J'avais beau me creuser la tête, je ne voyais pas ce que ça pouvait être. Il a fallu que je m'achète un dictionnaire pour découvrir que c'était ..."lunch". 80% des mots en katakana sont des mots anglais, mais il arrive parfois que ce soit du français, de l'italien, voire de l'allemand. Pour arriver à décrypter, je suis obligée de les prononcer à mi-voix, donc, dans les magasins, je parle toute seule. J'étais un jour dans une boulangerie en train de buter sur un mot en katakana particulièrement rebelle, pratiquement tout était transcrit du français, j'avais déjà réussi à identifier

"Pa-n do ka-n-pa-ni-u" et "pa-n-o -no-wa", (pain de campagne et pain aux noix), mais je ne voyais pas comment ils avaient pu appeler celui là, qui ressemblait à un six céréales. En fait, c'était de l'allemand, Sechskornbrot! Je vous laisse imaginer ce que ça donne en katakana.

Il faut savoir aussi que beaucoup de Japonais réécrivent l'anglais à partir des katakana, sans distinction entre le R et le L, avec la confusion "shi", "si" et avec ces nombreuses approximations en ce qui concerne les voyelles et les finales de mots. Cela se voit même dans des documents publiés, sur des brochures, etc. Les exemples ne manquent pas et font hurler de rire les anglophones, puisque c'est bien souvent en anglais que cela se passe. Il y a notamment le fameux "don't shit here", à la place de "don't sit", bien entendu... De même, un ami qui vous souhaite un "good fright" parce que vous prenez l'avion ne souhaite pas vous voir mourir de peur, pas plus que cet hôtel de Tokyo qui vous propose un "flesh brakfast" ne vous pousse au cannibalisme. Enfin, si le site web d'un hôtel vous annonce "bus and toilet" dans votre chambre, cela ne signifie pas que le bus s'arrête au milieu. C'est tout simplement parce que, une fois transcrits en katakana, "bus" et "bath" deviennent  ba-su.

Si on utilise l'alphabet latin, on appelle ça "Romaji". Cela fait bien sur les devantures de magasins, et certaines marques ont déposé leur nom en Romaji - Toyota, par exemple, s'écrit au Japon comme en France. La poste distribue sans problèmes les courriers dont l'adresse est en romaji, mais j'ai souvent vu des Japonais buter sur des mots en romaji, surtout si l'écriture est manuscrite. Au moins, nous ne sommes pas les seuls à souffrir!

En conclusion, je dois bien dire que je trouve cette combinaison de trois systèmes à la fois complexe et fascinante (je suis linguiste, quand même, ça explique). Je ne vous ai exposé que la théorie, mais j'ai trouvé cette plongée dans l'écriture du japonais extrêment enrichissante. En outre, on en ressort un peu plus humble et un peu plus ouvert. Nous autres Français avons la critique facile, et une certaine tendance à commencer nos phrases par "chez nous, au moins..." ou "oui, mais chez nous"... Or, voici un peuple et une culture qui fonctionnent avec une langue difficile et une écriture effroyablement compliquée, selon des règles totalement étrangères à notre logique, et qui fonctionnent ma foi très bien, jusqu'à devenir la deuxième puissance économique mondiale. Finalement, en réfléchissant un peu à cette histoire d'écriture, on se rend compte qu'il existe d'autres modèles que le nôtre, des modèles radicalement différents et presque inconcevables pour nous, qui en fin de compte marchent tout aussi bien.

Voilà, c'est fini, je vous promets que demain, si jamais vous revenez, je ne vous parlerai pas (uniquement...) d'écriture!