Je suis bien consciente que je m'attaque ici à un gros morceau, mais c'est pour répondre à la demande de Valérie, qui voulait que j'explique comment fonctionne l'écriture en japonais!

Je ne sais pas du tout si je vais réussir à expliquer tout ça d'une manière qui soit suffisamment claire et intéressante pour vous, d'autant plus que sur un sujet pareil, il ne faut pas compter sur les photos!

Pour écrire le japonais, on utilise trois systèmes différents que l'on combine:  les hiragana, les katakana, et les kanji. Aucun de ces systèmes n'est un alphabet. Les hiragana et les katakana sont des syllabaires, c'est-à-dire que chaque signe représente non pas une lettre, mais une syllabe. Ils permettent de transcrire ce qu'on entend. Ça fonctionne un peu comme la sténo, mais avec des voyelles en plus, si vous voulez. Les kanji, en revanche, sont des idéogrammes, c'est-à-dire un symbole qui représente une idée, une signification. Chaque signe peut avoir plusieurs lectures mais est en général associé à une idée donnée. Voilà, vous pouvez, si vous voulez, vous arrêter ici. En effet, si vous le saviez déjà, vous n'avez pas besoin de lire la suite, si vous ne le saviez pas, cela suffit peut-être pour briller dans les salons, il n'y a que si vous avez vraiment du temps devant vous que vous pouvez continuer...

Je vais être encore obligée de faire un peu d'histoire car ça me semble indispensable... Il faut savoir que, jusqu'au IVe ou Ve siècle, le japonais ne s'écrivait pas. Vers le Ve siècle, les caractères chinois (dont les plus anciens datent du XVIe siècle avant notre ère!) ont commencé à pénétrer au Japon via la Corée, et à être utilisés pour écrire le japonais.  Et c'est à partir de là que tout se complique, car les caractères chinois étaient parfaitement adaptés à la langue chinoise, mais la langue japonaise, elle, est tout à fait différente...

Au départ, les Japonais ont utilisé les caractères chinois phonétiquement, c'est-à-dire que pour transcrire le mot japonais "kuni" (pays), on avait recours à la combinaison de deux caractères chinois, un que l'on prononce "ku" et l'autre que l'on prononce "ni", sans s'occuper du sens de ces caractères. Bon. Comme en chinois, un caractère égale une syllabe, pour les mots japonais de plusieurs syllabes, ça faisait beaucoup de caractères. Or, détail non négligeable, un caractère peut être composé de plus de vingt traits..., comme celui-ci:

 

qui se prononce juste...ro. Les Japonais se sont donc dit que ce serait dommage de se priver de la possibilité d'exprimer une idée par un caractère, et ils se sont mis à écrire leur langue en utilisant les caractères chinois correspondant au sens de leurs mots japonais. Du coup, ça leur faisait des mots beaucoup plus courts et on pouvait combiner les idées pour former des nouveaux mots. Par exemple, pour écrire "yama" (montagne), au lieu d'utiliser un kanji qui se lit "ya" et un autre qui se lit "ma" mais qui ont chacun une signification propre, ils ont décidé d'utiliser le caractère yama , qui signifie montagne en chinois.

Mais, le problème, c'est que ce caractère se prononce "san" en chinois et que les Japonais ont AUSSI conservé la prononciation chinoise. C'est là que commence le calvaire des étrangers qui apprennent le japonais, car, pour chaque caractère, il existe (au moins) une prononciation chinoise d'origine et une prononciation japonaise autochtone. Un exemple en images:   

sui     Ce kanji signifie "eau", ça c'est l'idée qu'il traduit. Sa prononciation chinoise est "sui", et sa prononciation japonaise "mizu". Rien à voir, donc, et pourtant les deux sont utilisées. Si le caractère entre dans la composition d'un autre mot on ne peut pas être certain de la prononciation. Eau de pluie, par exemple, se dit "amamizu", donc avec la prononciation japonaise, mais eau de mer, c'est "kai sui", avec la prononciation chinoise. Il y a bien une règle qui dit que lorsque le caractère est seul, on lui donne la lecture japonaise et lorsqu'il est combiné à d'autres, la lecture chinoise, mais les exceptions sont apparemment multiples...Je vous passe les détails sur les kanji qui ont plusieurs lectures chinoises ou plusieurs lectures japonaises, car ça existe aussi.

Vous êtes toujours là ? C'est bien, mais je vous préviens, ça se complique encore... En effet, il faut savoir que, à la différence du japonais, le chinois est une langue tonale. On distingue quatre tons et, par exemple, la syllabe "ma", selon le ton utilisé, a des significations très différentes en chinois et à chacune correspond un caractère différent. Personnellement, je ne vois pas comment ça peut fonctionner, mais ils sont quand même plus d'un milliard à se comprendre de cette façon, donc ça doit venir de moi. En japonais, il n'y a pas de tons. Le problème, c'est que les Japonais ont quand même importé les quatre kanji qui se prononcent "ma", qui ne sont absolument pas différenciés par la prononciation tonale en japonais, puisque les tons n'existent pas! En plus, cette importation s'est poursuivie pendant quelques siècles, les kanji sont arrivés au Japon à différentes époques, empruntés à des dialectes chinois différents...résultat, il y a aujourd'hui en japonais plus de 70 kanji différents, qui se prononcent... "ko" et ce n'est qu'un exemple...

Pour nous, il est très difficile de se figurer comment ça marche, car nous sommes habitués à l'alphabet latin qui permet d'assembler des lettres formant des mots dont il faut connaître le sens. Les idéogrammes véhiculent directement le sens, le son vient ensuite. Par exemple, si vous êtes sur l'autoroute en Allemagne ou en Espagne, vous êtes théoriquement capable de lire "Ausfahrt" ou "Salida", même sans être sûr de la prononciation, mais si vous ne connaissez pas l'allemand ou l'espagnol, vous ne savez pas que ça veut dire "sortie". En japonais, si vous voyez le kanji ci-dessus, vous êtes renseigné sur le sens (vous savez qu'il est question d'eau) mais pas sur la prononciation! Et si vous ne connaissez pas le kanji, vous ne comprenez rien, de toute façon.

Vous suivez toujours? En fait, cela donne lieu à des situations paradoxales. Ainsi, une de mes amies françaises, qui vit au Japon depuis longtemps, me disait qu'elle avait mis beaucoup de temps à apprendre le japonais car elle a fait des études de chinois, et comme sa connaissance écrite des kanji lui permettait de comprendre les trois quarts de ce qu'elle voyait écrit autour d'elle, elle arrivait à s'en sortir quasiment sans parler... J'entendais l'autre jour une autre amie, américaine, grande spécialiste des kanji, dire à une Japonaise avec qui elle parlait: non, je ne connais pas ce mot mais si tu me montres le kanji, je saurai ce que ça veut dire!

Il y a quelque temps, je devais me rendre dans un magasin dont je n'avais que l'adresse, mais ici c'est un peu particulier... Eh oui, "Where the streets have no name" de la chanson de U2, c'est le Japon! Ce qu'on appelle l'adresse vous donne en fait le numéro de cadastre et le quartier. Je montre l'adresse à une amie japonaise et elle me dit: ah, c'est le quartier de Shiroyama... ou Hakusan, je ne sais pas, parce que je ne suis pas du coin et je ne sais pas comment ils le prononcent! Or, la signification du kanji est très claire, même pour moi qui n'en connais pas beaucoup, vu que ce sont deux caractères très simples, et ça veut dire "montagne blanche". Parfois, quand les gens donnent leur nom dans un magasin, le vendeur leur demande avec quels kanji ils l'écrivent, il y a tellement de manières d'écrire "shi" ou "ho"!

Pour être un peu plus complète, j'ajouterai qu'il existe entre 5000 et 10000 kanji... Eh oui, l'imagination humaine est sans limites. Depuis 1981, dans un souci de simplification, le nombre de kanji qu'on peut utiliser dans les publications officielles, la presse, la communication, est limité à 1945. Théoriquement, si on les connaît tous, on peut lire le journal. Dans la langue écrite, en comptant les publications techniques et littéraires, la langue japonaise en utilise environ 4000. Un Japonais moyen en connaît 3000. Il arrive parfois que des gens tombent, dans un texte, sur un kanji inconnu, et qu'ils fassent le tour du bureau pour voir si quelqu'un le connaît...

Pour ceux qui sont rester jusqu'au bout, d'abord je vous félicite, et puis je vais peut-être vous laisser digérer tout ça et ne vous parler des hiragana et des katakana que demain, si vous avez le courage de revenir...